Séance du 25 avril

 

Anne Serre : découverte : « La joie de l’écrivain : surabondance d’amour pour la vie, surabondance de désir de serrer l’autre contre soi ».

Dans Dialogue d’été, l’écrivaine interrogée décrit le roman comme un « jardin » qui est en même temps « le lieu de la fabrique de l’œuvre » et ajoute-t-elle : « Cela se fait en y marchant, en y demeurant. » Anne Serre établit souvent un parallèle entre son travail d’écriture et la promenade à pied : elle dit avancer phrase par phrase, comme pas à pas, et rebrousser chemin lorsque le sentier - la phrase - emprunté n’aboutit pas :

En ce qui me concerne, marcher dans la campagne a toujours eu un rôle très particulier : c’est dans ces circonstances que je “mesure” mes livres, leur construction, leurs qualités et défauts. Il me semble que je compare mes histoires aux lignes et à la présence du paysage, comme si je posais un calque sur un dessin

 

1.-Le dialogue avec soi même dédoublée : Imaginez un dialogue entre vous et vous-même sur la pratique artistique ou autre que vous préférez sur le modèle des textes d'Anne Serre.

Dialogue d'été  Extrait  (Mercure de France, 2014)

« Comme je lui demandais quel était son vœu le plus cher : 

– Entrer dans un roman et m’y coucher de tout mon long, me dit-elle. 

– Ah bon ? Que veux-tu dire ? 

– Entrer par cette porte qui ouvre sur ce jardin d’Eden, voir le spectacle du jardin puis me promener dans les allées. 

– C’est ainsi que tu vois la littérature ? 

– Oui ». 

Ou extrait d’une nouvelle sur son site :


Voyez, on avance. Vous transpirez à grosses gouttes ? Mais c’est tout de même merveilleux, non, de construire un paysage ? Vous allez voir comme cela fait du bien. Après, vous irez vous coucher et vous dormirez bien, tous vos soucis envolés, vous vous sentirez d’accord avec de belles choses, vous comprendrez mieux.

En attendant il faut trimer.

Vous mettez de la couleur, ici ? Oui… Je ne sais pas si c’est une bonne idée mais faites, faites donc, on verra. Là, j’avoue que je suis perplexe, je ne sais pas si c’est bien. Continuez et on verra. A partir d’un certain moment il faut tracer deux, trois signes et même plus pour qu’on sache si ça va dans la bonne direction.

Moi je ne peux rien vous dire. Je ne peux pas me mettre à votre place. Je peux vous dire au bout d’un moment si là où vous allez, ça vit, mais pendant que vous tracez les traits, je ne sais trop. Vous allez peut-être me surprendre, comme quand on trouve parmi des pièces de puzzle celle qui s’adapte à l’ensemble et révèle une histoire qu’on n’avait pas soupçonnée.

Je vous dérange? Pardon. Faites, faites, je ne dirai plus un mot.

Bon, eh bien si vous me demandez mon avis, je crois que maintenant vous vous êtes franchement égaré(e). Vous avez trop souhaité donner du sens à partir de ce commencement d’histoire. Or ce qui donne du sens, c’est la justesse du tracé. Vous faites les choses à l’envers : vous pensez : tiens je pourrais raconter cette histoire et vous essayez de tracer des lignes qui la racontent. C’est le contraire qu’il faut faire: tracer des lignes dont l’ordonnance esthétique donnera du sens.

Je sais que c’est difficile. Je suis bien placé(e) pour le savoir. On peut n’y arriver que par instants, ou ne pas y arriver du tout. Peu importe. On essaie. C’est quand même le travail le plus merveilleux du monde, non ? Vous en souffrez ? Réellement ? Alors, c’est que vous n’êtes pas fait(e) pour cela. Je vous assure que cela ne devrait vous causer que de la joie.

Oui, même quand vous n’y arrivez pas.

Maintenant que vous avez laissé tout cela en plan, je vois que ce n’est pas si mal. Quelque chose tente de bouger. C’est émouvant ce quelque chose qui tente de bouger. On voit que vous avez travaillé vraiment sérieusement, vraiment honnêtement. D’un certain point de vue c’est raté, c’est arrêté, c’est avorté, mais il y a eu un travail sérieux.

Attendez, ne vous impatientez pas !

Vous avez déjà près de quarante ans ? Et alors ? Vous n’êtes pas précoce, c’est tout. Si vous trouvez le moyen, en traçant quelques lignes, de faire surgir un sens auquel vous n’auriez jamais pensé et qui saisira de gratitude quelques uns, peu importe que ce soit à trente, cinquante ou quatre-vingts ans. On s’en fiche. D’ailleurs, mettez-vous bien dans la tête que vous n’y arriverez peut-être jamais. Et alors ? La belle affaire ! Vous aurez au moins employé votre vie à quelque chose de sérieux. On ne vous demande pas de réussir. Nul ne vous demande cela. On vous demande de vous escrimer, de suer sang et eau, de n’employer votre vie et vos forces qu’à cela. Et vous mourrez content. Dites-vous bien que vous n’avez peut-être pas les dispositions nécessaires pour réussir en art. Peut-être vos moyens sont-ils très faibles. Mais un jour, c’est cela que vous avez eu envie de faire, et cela a tant rempli votre vie, vos exigences, vos désirs à ras bord, que vous n’avez rien trouvé de mieux pour employer votre vie. Et puis vous aimez cela, ce travail. Vous vous sentez pleinement heureux(e) d’avoir ce travail-là à faire et pas un autre. Votre famille n’est-elle pas composée de tous ceux qui ont fait le même travail que vous, et qui y ont réussi ? Vous n’allez pas les décevoir ? Regardez : ils vous regardent tous : Jean-Jacques Rousseau de ce côté-là, mais aussi tel et tel dont vous n’oseriez même pas prononcer les noms, et celui-là encore, et ceux-là. Ils ont leurs regards paternels et fraternels tournés vers vous, ils sourient, s’amusent de vos efforts. Ils savent bien que vous êtes très faible. Mais ils sont prêts à découvrir que vous ne l’êtes pas tant que cela. Ils vous laissent libre d’aller ou non vers eux. Mais si vous renonciez, si vous faisiez cette chose infâme de renoncer, eux aussi renonceraient à vous, vous tourneraient le dos, plongeraient leurs regards ailleurs, sur quelqu’un d’autre, sur des milliers d’autres. Est-ce que vous aimeriez être ainsi laissé(e) tout(e) seul(e) ?

Allez, reprenez votre page, recommencez, continuez.

Un signe, là, tout au fond ? Pourquoi pas ? 

Vous allez voir quelle belle vie vous allez avoir.

 

3.  Extrait de Sous les arbres, une prairie: photocopié dans le livre

« Parfois dans la prairie, on dirait qu’une histoire pousse sous la terre et demande à surgir. »

Le Souvenir d’un spectacle qui vous a marqué, pas forcément véritable spectacle vivant, ça peut être un spectacle dans la vie quotidienne : une course de vélo, une manifestation, quelque chose qui se passe dans un jardin, un parc, dans la rue et dont vous avez été témoin, spectateur etc

- Après avoir lu la définition de l'arbre proposée par Anne Serre, proposez à votre tout la définition d'un objet concret qui fait images pour vous. ( quotidien, peinture, souvenir littéraire, théâtral, cinématographique etc) 

Qu’est-ce qu’un arbre?

Un arbre est le pommier sous lequel s’endort le père d’Hamlet tandis que son frère verse dans son oreille un poison brûlant. Un arbre est le poirier de notre jardin aux poires toujours blettes. Un arbre est le noisetier du jardin de madame Mary dont les noisettes sont toujours trop fraîches. Un arbre est ces petits arbres plats et minces de formes différentes qu’on voit à l’arrière-plan des peintures du Quattrocento. Un arbre est celui de Amarcord, dans lequel grimpe l’oncle fou qui crie : « Je veux une femme ! Je veux une femme ! »  Un arbre est l’un de ces fûts roux dressés dans les Landes. Un arbre est celui dont la branche énorme et transversale m’assomme alors que je monte au grand galop un cheval que je ne sais arrêter. Un arbre est cet énorme éléphant végétal de chez Jeanne Patelier à la branche duquel est accrochée une balançoire qui grince. Un arbre est le tilleul dont la grosse tête fleurie secoue sur la terrasse ses feuilles jaunes où circulent peut-être des scorpions. Un arbre est le souple prunier qui donne sur une autre terrasse, et nous volons des prunes, dures comme des cailloux. Un arbre est le catalpa aux haricots géants sur lequel donne la fenêtre de notre haute chambre à Bordeaux. Un arbre est le marronnier du fond du jardin et, surtout, celui qui fut abattu, ce dont Maman pleura parce qu’elle l’avait toujours vu. Un arbre est celui qui se dresse, rond, palpitant de soleil sur le pré du lac de Montbélier, c’est aussi ce bonzaï que m’offrit Catherine et d’où sortit un livre parce que tout à coup, en lui, s’étaient réunis tous les arbres que je connaissais (et ceux dont j’ignorais qu’ils fussent dans ma mémoire, mais qui y étaient aussi).

(. ..) Et maintenant, nous pouvons ainsi explorer chaque mot. Leur donner une définition.

Si je commence à dire : qu’est-ce qu’un pré? Alors là, l’ivresse me guette, parce que des prés, j’en ai accumulé de tels, ils m’ont fourni de tels plaisirs, qu’avec un pré, sa couleur verte, l’élasticité de ses herbes courtes et savoureuses où circule un peuple de bêtes sur quoi se penchent les mufles roses laiteux des vaches formidables, je suis capable de m’asseoir jusqu’à la fin de mes jours sur un banc, de penser à eux, de ne penser qu’à eux et d’avoir sur le visage une telle expression de félicité, dans le corps une circulation si vive, si bondissante, que toutes sortes de choses peuvent arriver

Choisissez le mot qui vous convient et comme Anne Serre proposez en une définition qui s’étire, rebondit en formant différentes images.

4.. Récit de rêve ( exercice que nous n'avons pas eu le temps de faire. : Ecrire un faux journal qui mêlerait récit de rêves, souvenirs et réflexion sur un film ou une lecture et anecdotes personnelles.

Pour le rêve : prise au premier degré d’expressions toutes faites : prendre des vessies pour des lanternes, pleuvoir des hallebardes, jouer à saute mouton, pisser dans un violon…( Faire trouver les expressions)

Extrait paru dans la revue Les Moments littéraires, N°40 (2018).

23 octobre 2017

Rêve cette nuit. Je me découvre une blessure au talon qui existait déjà mais s’est beaucoup amplifiée. C’est une blessure assez belle, très belle même, qui ressemble à l’aquarelle qu’aurait pu faire Dürer d’un oignon découpé. Je me dis que je ne peux pas rester plus longtemps avec ce talon ouvert, cette blessure béante, et qu’il faut la faire suturer. Mais comment, d’ici là, la protéger de toute infection ? Quelle sorte de feuille, pellicule, linge, faut-il poser dessus ? 

*Cela fait très longtemps que j’ai envie d’aller à Trieste. J’ai revu hier le (très bon) film de Mathieu Amalric, Le stade de Wimbledon (qui se passe à Trieste), et je n’ai plus du tout envie d’y aller. Parce qu’évidemment j’avais une image de Trieste formée par mes lectures (Giacomo Joyce, Senilita, etc), assez précise, détaillée, au point que j’aurais pu faire des croquis de certaines rues, or la réelle Trieste filmée par Amalric ne ressemble pas à celle que j’ai imaginée et construite. Il en est de même, bien sûr, pour de nombreux lieux où lorsque je m’y suis rendue j’ai été déçue, et que je n’ai pu garder en moi comme des îles de douceur et de beauté que lorsque je n’y suis jamais allée. 

*24 octobre 

En ce moment je regarde un film presque chaque soir, et chaque nuit, dans un rêve, je me repasse le film en y participant. Je deviens un personnage du film. 

*Mon professeur d’anglais qui est un jeune homme qui commence à écrire (il est venu vivre à Paris à cause de Beckett, comme des légions de jeunes Anglais lettrés), me raconte que lorsqu’il avait seize ans, son professeur de littérature demandait aux élèves l’exercice suivant : rajouter une scène à Hamlet par exemple, ou un chapitre à tel ou tel roman. Et il me dit que cette manière de faire est devenue sa manière d’écrire. Que désormais, pour lui, écrire, c’est ajouter une scène ou un chapitre à un livre imaginaire. Voilà une histoire qui enchanterait Vila-Matas. 

*Ce jeune professeur d’anglais rougit quand il dit qu’il a commencé à écrire un roman. 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Textes écrits: Habiter le temps samedi 26 avril de 16h15 à 16h45

Textes inspirés par des scènes se déroulant sur ou près d'un fleuve

Textes Ecrire à la manière de Charles Juliet