Textes écrits: Habiter le temps samedi 26 avril de 16h15 à 16h45
Habiter le temps samedi 26 avril de 16h15 à 16h45 dedans, ddehors
Sébastien
Assis sur les marches, au coin d’une cour oubliée, j’entends un oiseau chanter. Le printemps s’éveille, il est de vent et de frais. Cela ne décourage pas quelques enfants et leur balle, de l’autre côté des arbres et une route au trafic densifié. Qui ont vu passer les marches, sous mon fessier ?
La nature se rappelle à cette cour : herbes pas si mauvaises, fleurs en devenir, arbres grandissants au pied des façades endormies. Où ces âmes sont-elles passées ? Trois bâtiments m’encerclent : une maison – jadis de maître ? – comme prolongée d’annexes plus récentes, moins fringantes. Et si le déclin de l’industrie montrait ses traces ?
Au pied d’une grille rouillée, je me souviens d’un quartier de Berlin. Quand se mêlent tout autant le passé, le présent, les objets, le vivant, l’industrie, le travail artisan, la culture, maintenant. Panorama d’une lutte à peine ensevelie.
Un peu plus loin, les pissenlits ont vaincu, plus nombreux, verticaux, dansant fièrement au rythme du vent : acclamés par les hautes herbes vertes, leurs fleurs blanches détachées sont leurs larmes de joie envolées.
Mario
26 avril 2025
"Tu as froid". Les formes géométriques sont tranchantes ; les tableaux chauds. Les formes sont ... des formes informes, impossibles à définir mathématiquement. Elles résistent sur une table si plane, si blanche. Sculptures uniques issues de l'esprit et des mains d'un — d'une ? - inconnu(e).
Debout, je rêve déjà du canapé, là-bas. Mais il fait froid. C'est trop blanc ici.
*
Les fenêtres aussi sont blanches et pâles. Planes, froides, mais elles, elles ont des excuses. Leur lumière est un peu sale, grise, presque givrée. Les blocs massifs des radiateurs envoient des signes contradictoires, ambigus.
L'espace même est rempli de sons de musées. Il y a de l'écho, des pas grinçants, des murmures, des objets qu'on dépose.
*
Dehors, le vent souffle, toutes les dix secondes, pendant cinq secondes. Le parapet de métal arrondi m'empêche de chuter. Le mur en face est jaune et rougeâtre. Je n'ai pas le vocabulaire des teintes, mais j'y reconnais la logique.
Des branches naissent à la base des murs ; la cour est mal soignée. Ces tiges s'élèvent le long de la façade, en mauvais bois, avec une seule touffe de feuilles au bout.
Pas d'échappatoire pour eux : leurs racines ne sont pas mobiles.
*
De l'autre côté de la fenêtre, il y a la cuisine, la salle de pause.
La vitre sale me renvoie une parcelle de mon image. Fantôme.
L'œil passe outre : le torchon à carreau pend au dossier d'une chaise. La gazinière a ses boutons en désordre. La boite de Ricoré semble abandonnée. Seule la bouilloire - et moi - la regardent.
Derrière moi, j'entends le ballon de basket qui rebondit sur un terrain proche.
Et les voitures. Je suis seul dehors. Les autres sont au chaud, à part.
*
Descendre la rampe, ce n'est pas bouger beaucoup. Face à la cour, où Sébastien écrit sur son portable.
Un oiseau fait, seul, de la résistance. Le ballon rebondit. Les dribles ne cessent que lors de rares tirs. Les voitures occupent le paysage sonore. Le monopolisent. Des images de nuages gris, dans les airs, au sol.
Un caddie abandonné complète la désolation.
*
Dix pas encore, et je ne suis qu'à peine en dessous de ma position précédente. Les barrières me contentionnent. Ma liberté s'offusque. Je vais tricher. Il me faudrait vingt pas pour quitter cette maudite rampe. Tant pis. Je compte.
Je retrouve mon caddie abandonné à côté d'un scooter. Les mauvaises herbes partent à l'assaut du mur. Je me demande ce qui pousse de l'autre côté de la plaque d'égout. De l'inconnu, peut-être.
Le panneau qui indique les toilettes handicapées pointe vers la maudite rampe. J'imagine la torture de l'incontinent à béquilles.
*
Il fallait bien un assemblage de poubelles et un supermarché pour accentuer la solitude des espaces qu'on n'habite pas.
Un cendrier évoque un sablier ou un coquetier. Trois minutes dans tous les cas. Derrière, un bouquet d'arbres hantés par le lierre résiste au croisement des routes.
Une verdure vaine, inutile, donc salutaire. Le sol de bitume de la cour est craquelé, moussu, inégal, stigmatisé.
*
Le perron, sept marches inégales bordées d'une rampe rouillée et lépreuse. L'auvent de fer forgé et de plaques de verres ne protège pas du vent.
Le tonneau accroché dans les arbres évoque un pendu solitaire, balançant dans la brise. Quatre vélos alignés assistent à son supplice, disciplinés, silencieux.
Au-delà de la grille, le temps change. Là-bas, il est plus rapide, moins contemplatif. Les gens y ont une vie.
*
Dans l'entrée, à nouveau. Festival de dépliants. Beaucoup de papier, peu de spectateurs. Les feuillets sont des suppliques. Bien alignés, en concurrence, ils espèrent par procuration.
En face, les journaux témoignent des espoirs transformés. Ils sont bien moins nombreux. Moins colorés. Ils grisaillent peu à peu vers l'oubli.
*
Et puis, le couloir est à nouveau blanc. Mais il ne me paraît plus froid. Après l'extérieur, il m'évoque le retour, l'arrivée, le rassurant.
Tant de choses accrochées réchauffent l'atmosphère. Les autres sont là, à nouveau. Le voyage se termine.
Joëlle
Habiter le temps. 26 avril 2025.
Un couloir, des petites photos sur un mur blanc, l’une d’elle retient mon attention : une femme avec une coiffure surmontée d’un diadème, deux longues robes, l’une sur l’autre, la plus longue de satin orange, l’autre de tissu rouge damassé ; elle tient une pochette brune dans ses mains.
J’entends notre animatrice discuter de nos consignes, sinon tout est calme. Voilà le directeur qui vient de passer et veux vérifier le nombre de mes pas… Dit-il…
Ce couloir est très éclairé. Il ne fait pas très chaud. Changeons de secteur.
Un présentoir de prospectus, certains comme le Festival de Pâques pourraient être jetés, il termine le 21 avril et nous sommes le 25. Je n’aime pas ça, quand il n’y a pas de mise à jour, j’ai toujours trouvé que ce n’était pas pro et du laisser-aller, surtout quand les manifestations sont vieilles de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. Pour ça, il existe les archives. Dans mon job à l’accueil de l’Office de Tourisme puis dans le domaine de la communication et de la culture à la Ville, c’était une priorité d’abord pour mon employeur et ensuite pour moi tout simplement, des dépliants qui collent à l’actualité ou se projettent dans l’avenir. Tout comme pour les affiches, c’est l’image de l’entreprise. Hélas, je me suis rendue compte que le personnel n’était plus formé pour ça de nos jours et que ce n’était plus vraiment important. Le reste m’a l’air bon : Festiblues, Mission locale, la 2ème Biennale de Céramique à Guebwiller, la saison à la salle Europe, ah non, encore un qui est périmé, le concert Zélie du 3 avril aux Tanzmatten. À côté c’est le vestiaire représenté par un portique, une armée de cintres, un chapeau noir (peut-être celui du directeur), un casque de vélo, un manteau noir, trois longs parapluies noirs, Et au-dessus une belle sculpture de Jean-Luc Schické, un homme avec une valise et un manteau bleu, de longues ailes effilées qui pointent vers le haut. Je connais bien l’artiste qui habite à quelques pas de chez moi, je ne savais pas que Lézard avait cette œuvre.
Le carillon de la porte d’entrée n’arrête pas de sonner, c’est juste à côté de moi, plusieurs visiteurs qui viennent pour l’exposition.
Du courant d’air, je suis fatiguée, je vais m’arrêter.
Solange
1-Une maison, au bord de la grande route, juste à l’angle de deux routes. Un peu décrépie, mais encore en bon état. Tous volets clos. Style différent entre le Rez de Chaussée et les étages. Que se passe-t-il à l’intérieur ? Habitée ? Une antenne sur le toit, témoin d’une autre époque.
2-Derrière la maison, un jardin. Je suis de l’autre côté de la rue, et je ne vois rien de ce jardin, seulement la clôture, avec une végétation dense derrière celle-ci. On pourrait sûrement s’y cacher. Ou que faire d’autre ?
3-J’ai traversé la rue, et je suis le long de la clôture sur le trottoir. Ce sont des sapins qui sont derrière la clôture, et, au travers, on distingue une sorte de pré, vide. Quelques bouteilles et des cannettes, mais surtout, rien. A quoi sert ce terrain ? A qui appartient-il ? L’environnement est ici moins bruyant, on pourrait y mettre des bancs, des transats, et s’y reposer.
4-Je me déplace le long de la clôture. Les arbustes sont moins hauts, et on voit par-dessus. Juste deux poubelles sur le terrain, et le mur de la maison, complètement aveugle. La peinture du mur est assez récente. Mais que se passe-t-il dans cette maison ? L’herbe du jardin n’est pas tondue, mais l’espace est dégagé, sans doute entretenu.
5-En longeant encore la clôture, j’arrive au niveau du mur du fond, qui ferme le jardin. Le côté jardin du mur est tout gris, un peu sale, avec quelques plantes grimpantes.
Perpendiculairement à ce mur, parallèle à la clôture longeant la rue, un mur ferme également le jardin. Les murs sont bordés d’arbustes et de quelques grands arbres.
Celui près de moi est en béton lissé, celui face auquel je suis est plus ancien, maçonné. Derrière ce mur, une grande maison de style, mais manifestement inoccupée.
6-Je dépasse le mur, le long du trottoir. L’autre face est taguée. Et derrière ce mur, il y a un bosquet recouvert d’arbres, d’arbustes, d’herbes, envahi même, sans que l’homme n’y soit intervenu.
Les bruits des voitures qui passent derrière moi sont encore très présents, mais s’y mêlent les bruits de ballons, et les voix des jeunes qui jouent sur les terrains de sport situés de part et d’autre de la route, juste un peu plus loin.
7-Après le bosquet sauvage, j’arrive sur le terrain entretenu. Des pelouses, des terrains de sport, et, à l’arrière, le bout de la Maison des Associations et de la Comédie de Colmar.
Des jeunes jouent et discutent, en groupes.
Alexandra Morardet
Des vélos, des chants d’oiseaux. Un petit vent frais te fait oublier la saison.
Tu t’es rapprochée de la porte de sortie, tu entends et sens les gaz d’échappement. Tu penses souvent au fait que tu ne tiens pas en place. Une plante, est-ce que c’est de la glycine ? Comme celle qui est en face de chez toi ? Tu n’y connais rien en plante, à la différence de ta mère.
Deux personnes marchent ensemble, discutent arrêtées au feu rouge. La jeune femme porte une fleur dans ses cheveux roux. Cette petite attention est poétique. Est-ce un couple ? Leurs vêtements ont une belle harmonie de couleurs gaies.
-« Caroline habitait dans le coin, près d’Intermarché ». ça doit être un couple. Les talons de la jeune femme claquent sur le bitume, le feu est passé au vert, ils ont traversé, le train a passé en même temps, avec ce bruit qui couvre tout, l’espace de quelques secondes.
Retour au petit jardin devant l’entrée. Il va y avoir des roses, les boutons sont encore bien fermés mais bientôt, ils vont éclore. Je me demande quelle en sera la couleur. Je pense au jardin de la maison de mes parents, aux magnifiques roses de ma mère. Je n’arrête pas d’y penser, alors que je vais vendre la maison, leur maison, notre maison.
Sur la rambarde, je regarde mon téléphone. Un sms vient d’arriver, celui que j’attendais, d’un amour de jeunesse devenu ami. Il a repris contact avec moi, il y a trois ans et nous nous voyons de temps en temps pour boire un café lorsqu’il vient voir ses parents en Alsace. Nous parlons de nos enfants, de nos vies si différentes. Il vit près de Londres. Nous nous étions rencontrés à Nancy, revus par hasard de l’autre côté de l’océan, à Montréal, il y a 25 ans, dans une exposition de Pipilotti Rist, un dimanche pluvieux. Je venais d’arriver pour travailler au musée d’art contemporain et un échange avec l’Université de Montréal en muséologie. Il repartait deux jours après pour Toulouse.
Je libère le passage pour que deux personnes puissent emprunter les escaliers qui mènent au Lezard. Un homme avec des lunettes et un pull bleu m’interpelle depuis le parking d’Intermarché et me demande comment il peut entrer en voiture dans l’enceinte arrière. Il y a une grille derrière et pour accéder à la cour arrière, je lui indique de prendre la première rue à droite et de faire le tour.
J’ai perdu le fil de mes observations, ou plutôt, observations intérieures. J’espère que le musicien trouvera facilement le portail. Ça me rappelle mon ancien poste, lorsque nous avions des spectacles et toute la logistique, l’accueil des artistes, les repas, etc. Une personne s’occupait essentiellement de ça.
Tout à l’heure, nous avons eu un exercice qui était d’écrire une lettre à notre moi futur. Lorsque j’étais jeune, je n’aurais jamais imaginé travaillé dans le domaine de la communication, et faire ce parcours à travers la France pour revenir proche de ma ville d’enfance. Je suis arrivée par hasard dans ces métiers, l’écriture, le graphisme, les sites Internet, la culture.
Je digresse en permanence. J’ai allumé une cigarette comme toujours, l’activité d’une époque révolue. Ça me permet de respirer, paradoxalement. J’entends une balle qui rebondit. Le vent souffle de plus en plus fort. Le son de cette balle rythme l’écriture de manière rapide. Je peux toujours écrire, facilement, n’importe quoi. Ce n’est pas bien écrit, juste une logorrhée de mes pensées. Sur cette table en bois, avec le bruit de la circulation, en fond, l’introspection se mêle à l’écoute et à l’observation.
Il y a un cri d’oiseau non identifiable pour moi. Le gris du ciel s’accorde au gris du sol. Je pense que demain, Sébastien viendra avec sa famille à l’Abbaye d’Alspach pour voir l’exposition, avant de reprendre l’avion.
Il fait de plus en plus froid. Et j’ai oublié de faire les dix pas. Il est temps de rentrer et de mettre fin à cette logorrhée écrite.
Alexandra Merent
couleurs
dessins
comme des cartes postales
et puis des mots
des phrases
un pinceau bleu
HOPE et peinture bleue sur brosse rouge
HOME SWEAT HOME
je m’y sens bien
deux femmes et un homme debout
écrivent c’est l’exercice
face à moi
un tableau de couleurs fondues enchaînées
avec trois femmes et un homme debout
derrière moi
des bruits de pas
de circulation de voitures
de radiateurs qui bourdonnent
WC
handicapé
blanc sur fond bleu
murs blancs et moquette grise ou noire poussiéreuse ?
ne pas toucher svp merci
peintures exposées
bouts de scotch noirs par terre
contrebasse
et un bouton d’interrupteur
mais aussi une prise de courant
un carillon
des pas
des voix
ne pas toucher svp merci
parquet
le musicien sifflote et déballe ses instruments
housses
câbles
le carillon carillonne
son clair
féérie
sculptures gris blanc or
peintures bleues
ici on s’enlace
là on s’embrasse
au milieu on plonge
la mine basse
comme
abattu
la carillon encore
on parle
WC
femme
homme
sol en pvc couleur terre battue foulée par les pieds
de visiteurs du soir, mais pas que
murs blancs
feuilles A3 blanches avec les mots
De terre, de couleurs et de lumière
je crois bien que je déambule dans une exposition à l’envers
Catherine Koenig
ça y est !
effectivement
je suis dehors debout sur l’escalier double de l’entrée
dos à la porte de sortie le nez au vent
sous l’auvent en fer forgé et verre
transparent
deux vélos noirs encadrent deux vélos bleus et oranges
marrant
un ballon rebondit on dribble
Arnaud et son fils viennent de passer à vélo
les moteurs des voitures ronronnent
et il fait froid
je rentre
mais !
quel est ce tonneau de métal ciselé pendu en hauteur
_ _ n _ u
des gens sortent
je rentre
il fait froid
Commentaires
Enregistrer un commentaire