Sur le roman L'Enfant du vent des Feroé

 Articles trouvés sur ce premier roman d'un professeur de lettres de Strasbourg.Interview de l'écrivain 


L’Enfant du vent des Féroé : un roman où la nature parle plus fort que les hommes

Dès les premières pages, L’Enfant du vent des Féroé impose un territoire, une voix, une respiration. Le roman ne commence pas par une action, mais par un lieu qui parle. « Et puis il y a moi, Gjógv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable. » Le décor devient narrateur, conscience diffuse, mémoire minérale. Le lecteur comprend vite qu’ici, l’histoire humaine sera indissociable des éléments.

L’Enfant du vent des Féroé : un roman où la nature parle plus fort que les hommes

Dès les premières pages, L’Enfant du vent des Féroé impose un territoire, une voix, une respiration. Le roman ne commence pas par une action, mais par un lieu qui parle. « Et puis il y a moi, Gjógv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable. » Le décor devient narrateur, conscience diffuse, mémoire minérale. Le lecteur comprend vite qu’ici, l’histoire humaine sera indissociable des éléments.

Un drame familial pris dans la roche

Sous ce prologue, le livre remonte un fil plus sombre. Jonas, pêcheur, est déjà défait quand tout commence : « Ils n’avaient pas compris qu’il était déjà mort. Mort le jour où Anna les avait quittés. » Autour de lui, la famille se crispe, portée par Elin, sœur vigilante : « Il ne comptait pas mourir, pas encore. Le lendemain, oui, mais pas ce jour-là. »

Puis le récit rouvre la nuit fondatrice, quand la porte s’ouvre et que « de l’obscurité surgit alors Freyja ». Pourtant, « tout se passa bien. » Et, dans un calme presque sidérant : « Il était presque trois heures du matin, le 26 juillet 1902. Le jour de la sainte Anna. »

Le décor, lui, n’est jamais carte postale ; il se raconte en détails concrets : « Au bout d’une route tranquille qui descend tout droit jusqu’à l’océan, quelques moutons en liberté sur les bas-côtés. » Et quand Gjógv parle de son « port », elle corrige aussitôt : « Enfin, “port”, voilà un bien grand mot : difficile d’appeler ainsi quelques mètres de large entre deux pans de rochers. » Ici, l’abri est rare ; le moindre repli de pierre devient destin.

Une écriture de gestes, sans grands discours

Gautherie évite l’emphase : il préfère la précision, la main posée, le souffle retenu. « Anna sentait toujours la main de son père sur le ventre de sa mère. » Et, dans la même séquence, la tension se fait sonore : « Les bruits de pas dans l’allée se rapprochaient, de plus en plus nets au milieu de la nuit. » L’émotion passe par l’attention — et par le manque, surtout, quand Anna devient une conscience empêchée : « Elle aurait tellement aimé émettre un son, rien qu’un tout petit. »

Le roman se dédouble : aux chapitres « humains » répondent des plages poétiques où l’élément prend la parole. « De toute éternité je souffle », martèle le vent, puis menace : « Nous faisons crouler les troncs qu’on pensait éternels mais au réveil couchés et fissurons les bâtisses hautaines et éphémères. » Ce contre-chant donne au drame une autre échelle : l’intime est travaillé, raboté, par des forces plus vastes. La polyphonie prend place : le vent, les seuils, le village...

Autre trouvaille : la mémoire se loge dans une habitude d’enfance, magnifique de simplicité. « Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu’il laissait fermée jusqu’au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. » Puis la scène s’achève sur un geste de pure littérature : « Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d’os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues. »

Et Gjógv, au loin, refuse l’immobilité : « Dans le monde entier, les rires des enfants peinent parfois à enrayer l’implacable monotonie des confins. » D’où ces échappées obstinées : « Ils ont construit, pour l’esprit de lointain et de fantaisie qui sommeille en eux, des seuils à franchir, des points de départ offerts à leur imagination. »

À la fin, c’est peut-être cela que raconte L’Enfant du vent des Féroé : comment une communauté — et une famille — survivent à l’âpreté en fabriquant du passage.

Gjóv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable.

 Comme ce village invite le lecteur à le faire, pour mieux le connaître, ce dernier demandera à un moteur de recherche, non pas de lui en montrer une image, mais de lui en dire plus:

 Gjógv est un village des îles Féroé qui se trouve au nord-est de l'île d'Eysturoy.

 C'est dans ce village que se déroule l'histoire que raconte Aurélien Gautherie. Et c'est une histoire tragique... dont on peut dire qu'elle commence en 1902 et se termine en 1953.

 Mais, au préalable, il convient d'en présenter les personnages, dans l'ordre d'apparition, Jonas, l'Étranger, Anna, Olga, qui lui deviendront bientôt familiers et... attachants:

 

  • Jonas Kristiansen, qui a une grande soeur, Elin, veuve. 
  • L'Étranger, qui vient de France et qui, ici comme ailleurs, a une manie: il arpente les allées des cimetières et a une dilection pour le carré des Anges, car cela lui permet de ressentir l'histoire des lieux.
  • Anna, qui est la fille de Jonas, née le 26 juillet 1902, le jour de la Sainte Anna.
  • Olga Holm, qui est la femme de Jonas, une beauté qui a l'intuition d'une mère.

 Dès le début le lecteur apprend que Jonas est mourant: le 21 mars 1953, il attend le surlendemain pour mourir, soit le 23 mars, le jour où l'Ange Anna les a quittés, il y a cinquante ans.

 Dans les jours qui suivent la naissance d'Anna, le vieil Hansen rend visite à ses parents, curieux de découvrir "la relève". Comme il n'a pas sa langue dans sa poche, il leur dit tout de go:

 

- Elle est bizarre, non ? Vous êtes sûrs qu'elle va bien ? Elle a trois semaines et on dirait qu'elle vient à peine de naître. Jamais elle ne survivra ici !

 Ce qu'il leur dit est, hélas, prémonitoire, mais le lecteur ignore à ce stade du récit le pourquoi de ce terrible  diagnostic. L'auteur se garde bien de le lui dire tout de suite. Il devra patienter.

 Peu à peu l'auteur apprend donc au lecteur de quelle bizarrerie il s'agit, quelle en est l'origine, quels liens vont se tisser entre Jonas et Anna, un amour filial, exclusif de l'amour conjugal.

 L'originalité, et étrangeté, du récit est qu'un personnage, l'Étranger, un lieu, Gjógv, un objet, le bonnet tricoté par Elin qui a coiffé la petite tête d'Anna, s'expriment à la première personne. 

 De plus, des intermèdes poétiques sur les Vents, qui soufflent non seulement sur l'archipel danois des Féroé, apportent une respiration intemporelle à ce récit dont le lecteur sort fasciné:

 

        Nous soufflerons encore de toute éternité

                 quand les élans lumineux de l'aube

        de toute immensité

           n'arroseront plus les jours des hommes   

                                                      mais l'aube

        seule

lumineuse pour elle-même

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