Relation frère/soeur inspirée par l'extrait de Hors Champ de Marie Hélène Lafon
Texte de Valérie
Elle n’a aucune envie d’y aller, mais elle n’a pas le choix.
Elle va bientôt avoir dix ans dans presque deux mois. Ce jour-là, son père vient les chercher à la sortie de l’école primaire, elle et sa sœur de trois ans sa cadette. Il a rasé sa barbe brune et a décidé d’arrêter net de fumer ses gauloises sans filtre, celles avec le paquet bleu. Oui, il vient d’avoir un fils, le fils tant attendu pour un père, son frère pour elle.
Le trajet en voiture de l’école jusqu’à la maternité de Nancy est silencieux, pas un mot entre elle son père durant les quarante minutes de trajet. Pas de questions particulières, pas de remarques. Rien. Lui, languit de retrouver sa femme et de découvrir son fils. Sa sœur, très maternelle et curieuse, se réjouit d’avoir un petit frère, mais elle, la grande sœur, rien, toujours rien.
Sur la porte de la maternité, on peut lire les prénoms des bébés nés ce jour. Elle cherche le prénom du bébé de sa maman et finit , parmi les Sue- Ellen , les Jr et les Bobbys par trouver le prénom de son frère. Il s’appelle Maxime, et il est né au début des années 80, à la période même où la série Dallas est apparue sur le petit écran français pour la première fois.
Puis, il se dirigent tous les trois vers l’ascenseur, et la chambre de sa maman et de son frère. Elle n’en n’a que faire. Elle salue sa mère qu’elle n’avait pas vu depuis deux jours car il s’agissait d’une troisième césarienne, lui fait un bisou, et regarde furtivement le petit berceau transparent qui trône dans la chambre. Il est 17h15, le début de son dessin-animé préféré : « Tom Sawyer ». Elle avait l’habitude de le regarder, après avoir goûté, et avant d’entamer ses devoirs. C’est un sas pour elle. Et ce jour-là, Tom, Huckelberry Finn, Tante Polly et Becky sont plus importants pour elle que ce petit garçon en pyjama bleu à rayures blanches dormant dans ce mini-lit, et qui , de retour à la maison, aura sa propre chambre. Elle est jalouse, car elle doit continuer à partager sa chambre avec sa petite sœur. C’est injuste. Toujours la priorité aux hommes. Le petit frère sent qu’il est attendu. Ses parents le regardent avec des yeux très attendris et la petite sœur les imite inconsciemment. C’est le roi de la journée en ce jour de mi-janvier.
Texte de Sébastien
Ils se retrouvent le 23, à quelques jours de la fin d’année : un anniversaire, pas tant d’une naissance, mais d’un souvenir patent, un départ, une absence joliment emballée et ritualisée dans le feu d’un universel où manger gavé permet d’éviter ici de se parler. Vin, toi, tu ne manques pas d’air pour imprégner à cette fête, le goût d’un secret dissimulé.
Le grand frère toujours bien habillé, souriant, est bavard, pas avare de maudits mots réitérés en écran. Entouré de ses enfants, il a réussi comme on dit : une maison, trois garçons bien propres sur la scène et une épouse qui soigne, les autres et lui-même, encore alors. Une autre vérité éclatera, plus tard, laissons-le dormir un peu dans ce décor.
Le petit frère oublie si peu, habité par le vent, pas criard, il entend et regarde le mouvement d’un théâtre, aux aguets. Il voit la cuisine, les bouches à remplir, aux abois, et celle qui boit pour ne pas dire. Taisons les corps, jouons encore un peu au jeu même douloureux de taire les vœux, la vie : l’année prochaine, tout ira mieux, nul n’est à la fin damné. Aimons les endormis.
Textes de Christine: Elle a adopté successivement le point de vue de la soeur et du frère.
LA SOEUR
Il est debout devant la maison. Il l’attend. Elle trouve qu’il ressemble de plus en plus au père. Lui dit le vieux. Disait le vieux. Cela n’a plus lieu d’être.
Leurs regards se croisent. Salut, ça va ? Ça va. Son corps massif barre l’entrée de la maison. Il semble hésiter à la laisser entrer. Elle ne lit rien dans ses yeux. Dans son corps non plus. Il tire une dernière bouffée de sa cigarette roulée, jette le mégot d’une chiquenaude, se racle la gorge.
Tu vas pas rester plantée là ! Elle suit le corps massif, le pull informe, la calvitie. Couloir sombre, papier peint défraichi. La cuisine offre un puits de lumière, un répit. La table est encombrée, le cendrier déborde, la vaisselle n’est pas faite. Il faudrait une femme ici. Pensée fugitive, honteuse.
Il ouvre le frigo. Une bière ? Elle n’ose pas refuser, n’en a pas envie. Le silence s’installe. Ils ont perdu les mots. Cela fait trop longtemps.
Elle boit une gorgée, cherche un sujet de discussion, n’en trouve pas. Une mouche bombine au carreau, elle aussi prisonnière de cette cuisine où rien n’arrive.
Oser lui demander comment il va. Vraiment. S’il ne se sent pas trop seul depuis la mort du chien. S’il a des projets. Elle voudrait aussi évoquer le père mais ce terrain-là est miné, dangereux.
Il se lève, va à la fenêtre, libère la mouche. Tu veux des chips ? Non, ça ira. Elle regarde ses mains. Il se ronge toujours les ongles, au sang.
Tu as reçu ma lettre ? Les mots ça sert à rien. C’est fini maintenant. Il faut avancer.
Elle essaie de s’accrocher à l’enfance, aux souvenirs. Pour ne pas se noyer dans cette cuisine malpropre, dans ce silence suffocant. Tu te souviens quand on était heureux ? Comment lui dire ces mots obscènes ? impossible, juste impossible. Elle prend son sac, se lève. Tu pars déjà ? On n’a même pas parlé !
Assise dans sa voiture, la digue cède. De gros sanglots qui viennent de très loin l’assaillent. La morve coule de son nez. Elle n’a pas de mouchoir. Elle actionne les essuie-glaces. Dehors le soleil est implacable.
LE FRERE
Ponctuelle. Tirée à quatre épingles. Impeccable, comme toujours. Il la regarde prendre la petite allée gravillonnée. Il la trouve raide. Vieillie.
Il écrase sa cigarette. Avec elle il n’a jamais su faire. Elle l’intimide. Pourtant c’est lui l’ainé.
Elle s’est éloignée de leur vie. L’enfance est loin et ne rapproche plus. Il n’a pas eu le cœur de lui refuser cette rencontre. Sa lettre larmoyante l’a d’abord mis en colère. Puis il s’est dit, c’est peut-être la dernière fois. Il avait déjà mis ses distances pendant dix-huit ans. Il était revenu, penaud. Elle l’avait accueilli sans rien dire.
Elle est là maintenant. Il doit faire face. Il ne sait pas. Il fuit. Bourru, l’invite à entrer, lui propose une bière. Elle aimerait mieux un thé sans doute. Il n’a pas envie de faire d’efforts. Ils sont comme deux étrangers ne parlant pas la même langue. Mal à l’aise avec ce qui les lie et les désunit. Depuis la mort du vieux elle a fait des tentatives de rapprochement qu’il a toujours repoussées. Il ne veut pas de sa pitié. Idem pour le chien. Depuis quand elle s’intéresse à autre chose qu’elle ?
Il ne veut pas de son amour non plus. Il veut juste qu’on lui foute la paix.
Il regrette d’avoir cédé. Il aimerait la mettre dehors. Là. Tout de suite. Sa présence lui est insupportable.
Respirer une bouffée d’air à la fenêtre. Une mouche s’envole. Il aspire à s’envoler lui aussi, échapper au hurlement du silence, lourd, opaque, suffocant, à tous ces non-dits, à ces faux-semblants qu’on s’impose. Pourquoi ? Elle lui semble soudain fragile, désemparée. Elle a consenti de gros efforts, a ravalé son amour-propre. Il sait tout cela. Il ne fait rien. Ne peut rien faire. C’est trop tard.
Voilà elle craque. Se lève. Part presque en courant. Il devine qu’elle va pleurer loin de son regard. Il voudrait la retenir. Ne la retient pas.
Ne lui tend pas la main. On ne lui a pas appris à aimer.
Texte de Solange
A la fin de l’hiver, qu’elle vient de passer chez sa mère, dans la campagne lyonnaise, elle retourne dans
sa Normandie.
C’est chaque année la même chose. Près de la maison de sa mère, vit son frère, avec sa famille.
Son frère est taiseux, il n’exprime pas ses sentiments. Elle, écrit plus qu’elle ne parle. Mais lui ne lit
pas.
Lui, est attaché à sa terre, à sa forge. Elle, c’est l’intellectuelle, qui a vécu à Paris, et s’est retirée en
Normandie.
Ils ont été élevés ensemble, sont très attachés l’un à l’autre, mais elle, s’est volontairement détachée
de son pays, et son frère l’a mal vécu. Depuis qu’elle est retraitée, elle vient chaque hiver, surtout pour
sa mère âgée.
Mais ce sont en même temps des retrouvailles entre frère et soeur, tellement différents.
Et, lorsque vient le jour du départ, aucun ne trouve les mots pour les “au revoir”.
Le départ est toujours très discret.
Texte de Francine
Elle pousse la porte, ils sont attablés
La soupe est servie, les verres sont pleins
Attendre aurait été de trop.
La mère tente un regard par-dessous. Même perdue et dérivante elle garde un œil
aimant au milieu de ces grands gaillards, rocs bruyants sans regards, ses 3
fils.Elle ballote au gré des marées.
Et là justement, la marée monte !
L’ainé ne tient plus et assène sa vérité
toute d’un bloc
sur la table de la cuisine.
Le pain frémit, le vin tremble, la cuisinière ronfle, imperturbable.
Il ne s’est rien dit
Rien ne passe
On verra demain au cul des vaches.
Elle s’interroge : pourquoi venir ?
Le père est mourant et les fils s’arrachent la terre
Enfants ils étaient 4, ici ils sont 3
Et qui prendra la mère ?
Texte d'Alexandra Merent
anniversaire
c’est le 26 mars comme chaque année
on ne s’appelle pas on ne s’invite pas
un texto salut ça va joyeuse journée d’anniversaire bisous
lorsqu’on se voit on parle des parents du passé des conneries du présent
on évite la profondeur des sujets
les silences
on saborde toute émergence de tensions
et on peut compter sur nos conjoints respectifs pour ça
neutres
les mêmes conversations qu’on peut transposer quel que soit le temps qui passe la météo
des mots vides
creux
des maux
recouverts de banalités qui ont bien failli me faire perdre l’intérêt de maintenir ce lien
le rituel
5 fois par an
pour Noël Nouvel An l’anniversaire de maman son anniversaire et le mien
on passe sous silence l’anniversaire de papa enfermé dans quelque chose de dur un espace hors d’atteinte encore plus loin de nous
nous
seules 4 années nous séparent
à des années lumières
on est si différents
peu d’affinités
autrefois disputes et coups de dents
des caractères aux antipodes
mais des traits de personnalité de nos parents en chacun de nous
autoritaires
dépressifs
fragiles
mordants
acides
au vitriol
sûrs de soi
pas tant que ça
on se ressemble
et même si on reste sur nos gardes
il nous arrive d’avoir des moments de franches rigolades
à force de grimaces ou de réminiscences improbables
coucou ouais ça va bien et toi bisous
moi
prochain SMS en juillet
à moins que je ne propose un restau ou un repas chez moi cet été
j’y réfléchis
Texte de Mario
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