L'invention d'une secte ( Laura Vasquez)

 Sébastien

Qu’il aille au Diable, ce Bonimenteur, à Nancy ou ailleurs ! Mon objet en poche, prospectus dépliant des « Sectes Diverses Unies Dans Un Immeuble », je reprends ma route, pour le 1er étage qui me donnera enfin accès à la Vérité !

Celle qui jamais ne ment, Evguenia arrive un peu plus tard à l’immeuble, gravit les marches par crainte de la censure de l’ascenseur, espère rejoindre ce qu’elle pense être sa destinée, au nom bien assumé. Elle lit sur la plaque de l’entrée « LA SECTE DU SOMMEIL. SONNEZ, PUIS ENTREZ SANS FRAPPER NI PARLER ». Elle s’exécute et découvre un homme dressé devant elle aux yeux mi-clos. Sans un bruit, il lui tend un papier, lui fait signe de s’asseoir, un doigt sur la bouche. Elle comprend, sans possibilité de malentendu, qu’il attend d’elle une lecture en silence :

« Bienvenue à la secte du Sommeil. Nous garantissons le bonheur d’un monde meilleur. Un monde sans mensonge, un monde où s’endort le bruissement des bouches et mots qui parlent trop. Le bonheur est à portée, dans la pièce à quelques pas. Si tu y pénètres, ce commandement pour toujours, tu respecteras : A JAMAIS, TA VOIX S’ENDORMIRA, TU L’OUBLIERAS ET SILENCE, TU RESPECTERAS ».

Evguenia se lève et franchit le seuil. Adieu cauchemars, sa vie devient rêves, images, couleurs et regards portés sur les formes alentours. Sa vie devient odeurs, parfums du vivant, parfums et décors imprégnés. Sa vie devient tendres touchers, contacts affleurés, frissons au gré du vent et sueurs des corps mélangés. Sel qui jamais ne ment.

Christine

Je suis passée maintes fois devant la plaque en laiton toujours bien astiquée : les semeurs de vent.

Cette fois c’est décidé, j’entre.

J’appuie sur la sonnette. Je monte un étage et pousse la porte avec difficulté car un ventilateur surpuissant freine mon entrée. Aussitôt mes cheveux s’emmêlent, mon manteau s’ouvre, je peine à y voir clair. L’accueil est vide. Seulement un bureau en bois où sont punaisés des formulaires. J’en arrache un, essaie de me mettre à l’abri du souffle et commence à lire.

Définissez en un seul mot le vent.

Avez-vous déjà récolté une tempête ? Si oui, précisez le lieu.

Par vent fort êtes-vous du genre : 1 à écarter les bras

2 à rentrer les épaules.

Possédez-vous un ventilateur ? Si oui, précisez la marque et la puissance.

Je n’ai pas le temps d’en lire plus car une porte s’ouvre brusquement sur un homme chauve tout habillé de blanc. Sa calvitie est compensée par une longue barbe, blanche elle aussi. Ses yeux vifs me dévisagent.

D’un geste sec il débranche le ventilateur.

C’est énervant n’est-ce-pas ? Et pourtant nécessaire. C’est la première épreuve et vous l’avez surmontée avec succès.

Il ponctue sa phrase en soufflant dans une ‘langue de belle-mère’, ce petit sifflet en papier coloré qui se déroule et émet un son aigre quand l’air s’y engouffre.

Bienvenue ! Je vous fais visiter ?

Là je commence à paniquer et jette un regard vers la porte d’entrée.

N’ayez pas peur. Ici nous aimons les gens pleins de trous qui laissent passer l’air et vous avez le profil. Croyez-moi j’en ai vu des compacts. Vous êtes légère comme un souffle, ça se voit tout de suite.

Mais je suis tombée où ? Le nom sur la plaque m’avait fait penser à un cercle poétique. Je voulais juste des renseignements pensant m’inscrire à un atelier d’écriture. Je me retrouve chez un cinglé. Il faut se tirer à toute vitesse. Nouveau regard vers la porte. Je balbutie une excuse, manque de temps, je reviendrai.

Calmement il se penche, rebranche le ventilateur, me tourne le dos et se dirige vers un long couloir. Le souffle me plaque contre la porte d’entrée et plusieurs mains me saisissent. On me met un bandeau et on me pousse dans le couloir. Je hurle mais aucun son ne sort de ma bouche. 

Valérie

« Grand Maître, quel est le nom de cette étrange secte ? ».

« La secte des cerveaux qui se vident ».

« Et pourquoi cela ? »

« Depuis le Covid, soit depuis 2019, tout a changé, surtout les relations. Les gens sortent moins, ils restent à la maison pour travailler, communiquent via What’s App, Tik Tok, Instagram, Facebook ou d’autres réseaux sociaux, utilisent Teams ou Zoom pour les conférences, essayent de s’habiller correctement en haut… Et depuis peu de temps, pire encore, l’IA bouleverse tout, accélère tout, même notre façon de penser, de réfléchir, d’écrire, de construire.

On parle d’IAG avec Chat GPT ou Copilot par exemples. Il y a plein de textes , d’images, de son, de vidéos.

Alors, l’humain fonctionne différemment. Avant, il réfléchissait un minimum. Il organisait, il se questionnait, créait, inventait, se remettait en question. C’est terminé tout cela.

S’il a besoin de quelque chose, il demande instantanément à Google ou à l’IA. C’est directement la seconde phase dès que le besoin arrive à son cerveau. Il a un besoin, il demande à l’IA et l’IA répond, fait, donne des conseils, propose des solutions, le guide, fait un plan, crée un concept, lui détaille les différentes phases du projet, rédige une lettre de motivation ou un CV dans les règles de l’art, lui prépare même une simulation pour un entretien d’embauche… ou encore l’aide à tenir correctement son budget.

Bref, l’Ia réfléchit pour nous et nous ne réfléchissons plus. On exécute. On est robotisé. On a trouvé notre gourou, notre nouvel ami. Le « 1984 » d’Orwell est omniprésent. On ne peut plus se passer de lui. Où va-t-on ? Nul ne le sait vraiment. « Nos cerveaux se vident. » Tel est le constat. 

Le Grand Maître marqua une pause, puis reprit d’un ton plus sombre : « Et leurs rituels, tu veux les connaître ? Ils sont d’une simplicité terrifiante. Chaque matin, avant même d’ouvrir les volets, ils accomplissent ce qu’ils appellent “le premier geste” : poser à la machine la première question qui leur traverse l’esprit, comme d’autres allument un cierge. Ensuite vient “la liste des demandes”, une longue suite de petites requêtes — écrire ceci, organiser cela, expliquer le monde, apaiser leurs doutes. Le soir, ils pratiquent “le moment où l’on vide tout”, où ils confient à l’IA leurs pensées, leurs peurs, leurs projets, jusqu’à ne plus rien garder pour eux-mêmes. Peu à peu, ils se vident, se dissolvent, persuadés que penser par eux-mêmes serait une perte de temps. Voilà pourquoi on les appelle ainsi. »

 

Joëlle

LA SECTE DES MOTS HEUREUX

Vous êtes ici chez des gens heureux.

Suivez-nous dans le monde du bien-être des mots.

Dégustez un soufflé de mots doux accompagné d’un gâteau d’optimisme. Buvez ce nectar délicieux de la vigne du Divin.

Ici c’est le paradis du positif, la blancheur de l’obscur, la dorure du « oui », Le « ne…pas » n’existe pas. C’est la dictée des « extraordinaires », des « j’aime », des « j’y vais », des « c’est génial », « c’est magnifique », « tu es superbe ».

C’est la bonne humeur, l’élan de l’allégresse, la jouissance de la beauté, le nectar des songes en réalité, la rivière du bonheur.

Allez de l’avant, chacun croit en l’autre, c’est l’énergie et l’entrain des joyeux. Vous êtes chez les rassurants, les motivants, les joyeux, les bons vivants, les gourmands, les émerveillés, les admirateurs, les inspirés, les inspirants, les radieux, les courageux.

Vive les suggestions et les pensées positives !

Ici vous avez des pluies de bons mots, des cascades de mots d’amour et de tendresse.

Pour être bienheureux, c’est ici dans le royaume des mots heureux.

 

Mario 

La secte de l'étage du dessus

Au septième étage, un bureau m’attendait et derrière le bureau, un homme qui ne m’attendait pas. Il me tournait résolument le dos, mais je m’approchais malgré tout.
- Pardon. Je suis chez qui ?
Il me jeta un regard par-dessus son épaule. La droite. Ce devait toujours être la droite car son veston était usé là où sa barbe frottait. Il n’avait de la barbe que sur le côté droit. Et une touffe  au dessus de la lèvre.
- Comme vous voulez.
- Je ne comprends pas, dis-je. Il y a des sectes partout ici. Vous n’êtes sûrement pas une exception.
- Non, dit-il, mais j’obéis aux règles. Vous ferez comme il vous plaira. Mais si vous nous rejoignez, probablement, vous ne voudrez pas.
- Vouloir et ne pas vouloir ?
- Oui, telle est la question.
- Je ne comprends pas.
- Ce n’est pas grave.
Je laissais passer un peu de silence, songeant à gravir un étage de plus, mais l’homme m’intriguait. Je cherchais dans le décor un sens, mais tout semblait très bureaucratique, très neutre. On se serait cru dans une publicité pour un bureau d’assurance des années 1930. J’avisais une chaise et m’y laissai tomber.
Un autre individu sortit soudainement d’un bureau voisin. Il me regarda et sembla peser le pour et le contre. Mon regard devait être éloquent : il reflétait l’absence totale de réponses et la présence prudente de questions. Le nouveau venu soupira.
- Je suppose qu’il ne veut pas, dit-il en désignant l’autre.
- Non, il ne veut pas.
- Il a bien raison, continua l’homme. Moi-même... En fait, je devrais, mais je préfère pas.
- Vous devriez quoi ? fis-je, rempli de l’espoir d’avoir au moins un fil à tirer.
- Vous expliquer.
Et puis, il se tut.
- C’est quand même fort, finis-je par exploser. Vous voulez me recruter ou non ?
- Oui, dit-il, mais en même temps, non, à bien y penser. Nous avons des choses à faire, et nous préférons ne pas les faire. Consciemment, avec beaucoup d’abnégation. Tenez, là, depuis deux jours, j’ai faim. Mais je préfère ne pas manger.
- Pourquoi ? Si vous avez faim, c’est logique de manger !
- Oui, mais je préfère éviter. En fait, c’est notre mantra, voyez-vous. Une prière issue d’un vieux livre de sagesse, qui nous rapporta les préceptes de notre prophète.
- Je vous écoute.
- Eh bien, je préfèrerai pas.
- Vous m’agacez à la fin !
- Non, vous n’avez pas compris : notre prophète disait cela. Certainement, un peu de sens s’est perdu dans la tradition, mais nous sommes les Bartlebistes, et nous travaillons sans cesse la prière.
Comprenant enfin où j’avais mis les pieds, je m’étonnais tout de même du faible attrait de l’environnement : pas de mot d’accueil peint en blanc et en majuscules sur un mur. Pas de brochures. Juste quelques vieux meubles miteux.
- Vous ne devez pas être nombreux...
- Détrompez-vous. Nous sommes un peu partout, mais là où nous devrions être, nous n’avons pas envie de l’être. Pourtant, nous sommes des milliers. Partout, nous refusons de vouloir. Pas de faire, notez bien. Nous refusons de vouloir, et le vouloir précédant l’action, le reste s’effondre comme il se doit. Nous sommes la secte la plus puissante, car nos adeptes se convertissent tout seuls. Ils regardent le monde, et cessent de vouloir. Alors, sans le savoir, ils grossissent nos rangs, ils décident de ne pas avoir envie de. Bien que l’exégèse et le sens originel de la prière soit difficile à saisir, il induit la plus grande des marginalités : celle de vivre désormais sans jouer le jeu.
- Hum, cela semble en effet rassurant, mais n’est pas encore très structurant. Ne craignez-vous pas que le manque d’envie puisse encore être une décision trop personnelle ?
- C’est une démarche personnelle, mais le sens est clair. Et d’ailleurs, je vous le prouve. Il me reste à ne plus désirer vous parler.
- Alors, je vais cesser de désirer de rester à cet étage.
- Bienvenue, en ce cas.
Et il retourna dans la pièce dont il était sorti, sans même me tendre un formulaire d’adhésion. J’eus le sentiment de m’être laissé berner mais décidai, très activement de ne plus y réfléchir. Fichtre ! Me voilà prisonnier d’une pensée cyclique ! Quelle secte redoutable !
 
Alexandra Merent

La secte des emporte-pièces


La secte des emporte-pièces emporte tout.
Nul ne peut la mettre en pièces.
La secte des emporte-pièces place chacun d'entre nous dans un écrin aux contours nets et bien définis.
Ainsi, emportés, par les émotions : joie, colère, tristesse, peur, dégoût, surprise, honte, jalousie, envie, fierté, culpabilité, nos visages colorés apportent une touche subtile de nuances à nos aspects sectaires de petits bonhommes : bobs de bure, robes de paille et claquettes-chaussettes.
Nos louanges à notre Grand Modèle, déclamées à l'emporte-pièce, font l'éloge, de la métallurgie, de la pâtisserie, de la mécanique, des matières, des formes géométriques, des expressions françaises...
Formes molles, formes dures, formes de moules, formes grammaticales, formes juridiques des entreprises...
Jumeaux identiques, mais en tailles dissemblables, notre union fait la force de nous tous, empilables jusqu'à nous élever aussi haut que la Montagne Sacrée.
Ainsi, autant en emporte le vent dans la pièce car il nous portera.

 




 

 

 

 

 

 

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