Scène au bord du Fleuve de Mario
Janosz
coupe le contact de son Audi. Un bref instant, la ventilation en
surrégime du moteur fait entendre le sifflement d’un asthmatique atteint
de componction. Elle ralentit brusquement, avant de s’éteindre, tandis
que l’air climatisé commence à se battre - et à fléchir - face à la
canicule extérieure.
La
voiture est garée face au fleuve, sur le petit parking symbolique
destiné à déposer les passagers de bateaux de tourisme. Toujours assis
derrière le volant, hésitant, Janosz tente de percer du regard le
pare-brise, mais les rayons du soleil, déjà bas, diffractés par les
lignes circulaires que les essuie-glaces défectueux ont laissé des
dernières pluies de poussières sub-sahariennes ne lui offre qu’un amas
brumeux en guise de paysage.
Il
enlève ses lunettes de soleil, les jette sur le siège passager, plisse
les yeux, et son visage s’éclaire d’un sourire satisfait, quand il
parvient à identifier, au bas du panneau «baignade interdite», le vélo
accroché par un cadenas.
L’heure
sur le tableau de bord indique 18h50. «J”ai bien fait de venir en
avance», se félicite-t-il en vérifiant que le bouton du haut de sa
chemise est bien ouvert.
Il
inspire fort, ouvre la portière, et la chaleur de cette journée de la
fin du printemps le percute avec la force d’un boxeur avant qu’il n’ait
eu le temps de s’extirper de l’habitacle. Il vacille en s’éloignant du
véhicule et nonchalamment renvoie la portière qui se ferme dans un bruit
satisfaisant. Il garde volontairement son regard haut, contemplant le
ciel, comme le ferait, imagine-t-il, un poète maudit.
En
face, la rive française est hérissée de multiples installations de
loisirs. Un bateau à moteur remonte le courant, tirant derrière lui un
skieur nautique à l’équilibre incertain, encouragé par le pilote qui lui
fait de grands gestes tandis que ses amis, restés à quai, rient déjà de
sa chute imminente. Sur la digue, des promeneurs et leurs chiens ont
l’air de fourmis prises à contre-jour.
De
ce côté du Rhin, par contre, la thématique est différente. Il tourne la
tête vers l’aval et observe les silos, hangars et autres installations
industrielles qui défigurent, pense-t-il, le paysage. En amont, c’est le
pont qui enjambe le fleuve, et sur lequel des voitures peu motivées
s’embouteillent dans le trafic frontalier du soir.
Sur
la promenade qui longe le fleuve, quelques familles traînent des
poussettes dans l’éclat jaunâtre du début de soirée, visant peut-être
une hypothétique crème glacée au bout du chemin. Trois cygnes, arrachés à
leur colonie qui dort plus en amont, espèrent sans conviction une obole
de leur part.
Janosz
tourne sa main droite vers la voiture, télécommande en main pour
verrouiller les portières avant de réaliser que ce geste, inutile, ne
précéderait que d’une minute le dispositif de fermeture automatique. Le
buste, entraîné dans le mouvement, semble, sous l’impulsion de cette
évidence, vouloir résister. Mais comprenant que ce serait encore plus
ridicule de changer d’avis, son doigt se crispe. L’Audi fait entendre
ses vérins, cligne des phares, puis se drape d’un silence digne.
Il réalise alors que vu l’angle de la rive et la longueur du ponton, Sabine ne pouvait le voir effectuer tout ces gestes.
Janosz
s’avance vers le ponton, frôle le vélo et y observe avec plaisir la
robe légère aux camaïeux jaunes qui a été coincée dans le porte-bagage.
Pas un souffle d’air pour la faire flotter, mais sa présence recèle des
promesses agréables.
Il
évite sciemment de se presser. Au contraire, il fait résonner chaque
pas, appuyant le talon, se balançant d’un pied sur l’autre comme le
ferait un mannequin viril sur un podium. Il regrette de ne pas avoir une
veste à jeter nonchalamment par dessus son épaule, mais vu les
températures, ce serait absurde.
Tandis
que le bois satiné du ponton laisse la place, dans son champ visuel, à
l’eau verte du fleuve, il feint de n’être intéressé que par la boule
incandescente de l’astre du jour. Il regrette instantanément d’avoir
laissé ses lunettes de soleil dans la voiture, et se retrouve handicapé,
par dessus le marché, par un point noir qui désormais encombre son
champ visuel.
Au bout de la jetée, pour gagner du temps, il prend la pose.
Il
espère que son pantalon de lin aux couleurs coloniales, et sa chemise
de coton, achetés tous deux sur mannequin dans un magasin de la
Neutorstrasse lui donne bien cet aspect « génération perdue » qu’il
espère projeter. Seuls ses mocassins, d’un noir usé, jurent avec le
costume, comprend-t-il lorsqu’il arrive à hauteur des sandales de
Sabine.
«
Oh, c’est toi, dit la jeune fille dont seule la tête émerge des flots.
Matthias n’est pas encore là ». Avant même d’attendre la réponse, elle
effectue quelques mouvements de brasses supplémentaires pour rajuster sa
position dans le courant indolent du fleuve.
Envisageant
mille réponses, n’en trouvant aucune de spirituelle, il se contente
d’un borborygme qui peut tout signifier avant de s’accroupir. Une fois
de plus, son regard parcourt le paysage. L’eau est trouble, chargée
d’organismes végétaux, et l’air est constellé de ces petites boules de
coton qui, croit-il, sont des pollens de bouleaux. Chacune de ces
étoiles flotte paresseusement dans l’atmosphère, soumis à de subtils
courants d’airs, jusqu’à ce que l’une d’entre elles entre en contact
avec l’eau et trompe une carpe ou un brochet qui la gobent par
automatisme.
Là-bas,
une péniche passe paresseusement. Trompé par une légère vague, le
skieur chute, lâche la barre et rebondit deux fois comme un galet plat.
On entend des éclats de rires, mais le son est lointain, étouffé par
l’immobilité de l’air. Dans l’atmosphère torpide, Janosz sent de grosses
gouttes de sueurs couler de ses aisselles et imprégner sa chemise.
Il
feint d’observer les environs. Dès qu’il le peut, pourtant, il
s’autorise un coup d’oeil vers les flots. Il perçoit le miroitement de
l’humidité sur les bras caramel de la nageuse tandis qu’elle effectue
ses mouvements désordonnés, sans autre but que le plaisir de
l’immersion. Il guette sa nuque gracile qui de temps en temps est
démasquée par ses cheveux humides.
Soudainement,
sa bouche s’assèche : il vient de prendre conscience que la forme
échouée à côté des sandales de la nageuse est le haut d’un bikini tigré,
dont un bonnet, tourné dans l’autre sens, révèle le petit coussinet en
contact, habituellement, avec les seins de Sabine. Perdant presque
l’équilibre, sous le poids de son imagination, il se projette sous
l’eau, observant depuis le fond du Rhin, les jambes nues, le ventre
offert et par dessus, flottant à la limite de la surface, les délicieux
petits globes que d’ordinaire il ne peut que deviner.
Il
déglutit, et se décide à affronter Sabine, à lui faire comprendre qu’il
n’hésitera pas une seconde à profiter d’un moment d’impudeur pour...
pour... son imagination s’arrête là, quand le regard de la baigneuse
croise le sien.
Elle fait du surplace, désormais, ses bras et ses jambes en constant mouvement, et lui lance un sourire par en-dessous.
«
Tu devrais venir te baigner, elle est juste à la bonne température. Par
contre, on n’y voit rien, et il vaudrait mieux garder la bouche fermée
quand tu nages !
-
Je n’ai pas emmené de maillot, répond-t-il, piteusement, à mille lieues
de la réplique de film qu’il aurait souhaité prononcer.
- bah, je ne regarderai pas !»
Et
comme pour joindre le geste à la parole, elle arrondit son corps et
effectue un petit plongeon qui, en un éclair, révèle l’arrondi un peu
plus pâle d’une fesse dépassant de son maillot. Elle disparaît quelques
secondes avant de reparaître presque au même endroit, ses mains
s’extirpant de l’eau pour aplatir et essorer sa chevelure le long de son
visage. Mais alors que Janosz tente de suivre le mouvement jusqu’à ce
haut de buste qui dépasse, une perturbation de l’eau reflète violemment
le soleil, lui brûle la rétine comme aurait dû le faire, à sa place, la
beauté insouciante de la jeune fille.
En
suspens, Janosz semble avoir oublié comment respirer. Mais bientôt, un
grondement bas comme la menace d’un félin retentit quelque part derrière
lui. Perdant contenance, manquant le déséquilibre, il se redresse
subitement et fait quelques pas en arrière, non sans souffrir d’un
dernier coup d’arbalète en voyant à quel point les yeux de Sabine
s’éclairent en écho à cette interruption, manifestant un vif plaisir.
Janosz
se tourne vers le parking où le nouvel arrivant vient de garer sa moto.
Mathias déploie la béquille de son engin et de ses deux mains soulève
son casque. La chevelure noire, striée, comme cela arrive parfois très
jeune dans les crinières méridionales, de quelques cheveux blancs, est
en désordre, mais même ce désordre a du style. Le visage jauni par la
lumière vespérale du motard est couvert de sueur et l’ombre qui couvre
les joues mal rasées est dissipée presque immédiatement par un large
sourire révélant de grandes dents, puissantes et saines, lorsqu’il
reconnaît Janosz.
Le
motard s’engage à son tour sur le ponton. Avec un simple geste du
menton pour saluer Janosz, son premier mouvement le porte pourtant vers
le bout de la jetée, où il s’accroupit comme l’avait fait Janosz
quelques minutes auparavant.
«Et pourtant», ne peut s’empêcher de penser celui-ci, «jamais deux hommes n’auraient pu faire ce mouvement si différemment».
Chez
Mathias, le jean se resserre sur les cuisses sans que cette position
inconfortable ne révèle la moindre gêne. Les chaussures de cuir, pliées
au niveau des orteils, restent stables et ancrés. D’un mouvement fluide,
la main droite de Mathias vient cueillir les lunettes de soleil sur
l’arrête de son nez tandis que la gauche se pose bien à plat au sol. Le
visage de Mathias s’illumine, et tout son buste se penche un peu en
avant.
Les
paumes de Sabine se posent soudainement sur le bord de l’avancée, et la
voilà s’extirpant de l’eau, pour aller à la rencontre de son homme. Sa
poitrine ruisselle, et toujours en évitant d’appuyer trop son regard,
Janosz guette avec angoisse le moment où les seins seront révélés,
dépassant le niveau du ponton. Mais cela n’arrive pas : Sabine reste en
appui sur ses mains ne laissant que le haut de son corps visible,
jusqu’à la limite de la ligne blanche du bronzage, juste au dessus des
aréoles qui restent désespérément invisibles.
Elle
dépose un petit baiser sur la bouche offerte de Mathias avant de
retomber dans l’eau. Le sourire en coin, heureux, Mathias avise le haut
de bikini, le saisit, et d’un mouvement nonchalant, le jette dans l’eau.
«Allez, ma petite romaine, sors de l’eau, on va être en retard».
Mathias
se redresse alors et, ses devoirs de gentleman accomplis, se tourne
vers son ami. Et dans son regard, ce dernier se sent considéré, comme si
soudainement, rien d’autre ne comptait que ce face à face, à tel point
qu’il a honte d’être obsédé par l’idée de Sabine toujours là, à moitié
nue, dans l’eau.
Il
n’y a pas d’accusation dans le regard de Mathias, juste le simple
plaisir d’exister, d’être là dans cette fin de journée presque parfaite,
en face d’un ami. Ses deux mains viennent serrer Janosz au bas des
épaules, et le sourire s’agrandit encore. Janosz voit la peau burinée,
quelques poils noirs oubliés au niveau du menton, les poils qui
repoussent déjà sur les joues, les pores luisants, les pattes d’oies au
coin des yeux, le nez franc. Et il perd toute autonomie, se rendant face
à l’insaisissable certitude qui habite son ami.
«
Tu as ce que je t’ai demandé ? s’inquiète celui-ci, comme si l’idée le
frappait subitement - alors même qu’il s’agit de la seule raison de leur
rendez-vous ici.
- ouais, pas de soucis, tu me connais !».
Janosz
plonge la main dans la poche de son pantalon, en extirpe un petit
paquet rond chiffonné de papier qu’il tend à Mathias. Tandis que
celui-ci le prend, le déplie prudemment, Janosz regarde par-dessus son
épaule Sabine qui, sortie des flots, s’est assise, dos à la rive, les
seins offerts à l’étendue d’eau. Elle se glisse dans son haut de
maillot, mais le soleil, toujours plus bas, ne permet à Janosz que de
discerner, dans la lumière aveuglante, la finesse affriolante de ses
contours.
Il
sursaute quand Mathias lui donne une tape sur le bras, mais le visage
de son ami est amical et témoigne d’une reconnaissance intense de
pureté.
«
Merci mec, tu me sauves la vie !». Janosz bredouille, mais Mathias
devient soudainement bien plus grave. Sa main appuie sur l’épaule de
Janosz, comme la main de la justice. « Non, vraiment ! insiste-t-il en
détachant chaque mot. Je t’en dois un !».
Et
comme si l’affaire était close, il ouvre son flanc droit où Sabine
vient se glisser avec un naturel douloureux, et les deux amoureux
remontent le ponton en direction du parking. Sabine prend quelques
instants pour détacher sa robe du porte-bagage et la glisser par-dessus
sa tête, l’humidité de son corps imprégnant les angles et les courbes,
ralentissant le glissement du tissu contre sa peau. Délaissant son vélo
accroché, elle rejoint Mathias sur sa moto et s’installe derrière lui,
les bras se verrouillant autour de son ventre.
Mathias
enfile le bras dans son casque, comme si le moment était trop beau,
trop américain, pour le gâcher avec un masque si grossier. Il replie la
béquille et appuie sur le démarreur. Puis s’inclinant sur sa gauche,
accompagné dans un parfait mouvement par les hanches de Sabine, la moto
commence un demi-tour serré et le couple s’éloigne bientôt, le long de
la promenade, vers une mystérieuse destination qui n’appartient, hélas,
qu’à eux.
Epuisé,
déprimé, Janosz contemple encore un instant la boule incandescente de
l’astre solaire qui commence à se cacher derrière les Vosges. Il jette
un dernier regard au ciel bleu, presque gris désormais, constellé de
nuages de chaleur discrets. Il transpire, se sent sale, se sent seul. Et
en partant rejoindre sa voiture, il ne peut s’empêcher de caresser du
bout des doigts la selle arrondie du vélo de Sabine.
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