Le récit d'un point de vue animal ou végétal

 Contribution de Mario


Et me voilà aussi épuisé, aussi désespéré que l’Autre, qui me regarde par-delà la clôture. Par le regard je lui signifie que je ne peux plus, que rien désormais ne me fera continuer mon repas. Peut-être la femelle pourra-t-elle terminer, elle qui attend des petits. Mais quand je la cherche en tournant le corps (maudite absence de cou !) je la vois étendue, dans le coin, près de la soue, elle-même tellement pleine, dans tous les sens du terme, que même le tortillement de sa queue semble suspendu.
Je souffle, tente de me libérer l’œsophage. Ah, ce n’est pas mauvais, attention ! Mais on s’habitue à tout, surtout lorsque ce tout est fréquent.
Et lui, là, le pourvoyeur, le hurleur, le ponctionneur, le tout-puissant... je crois que je le vois paniqué. C’est amusant que nous ayons presque le même regard, presque la même expression. J’essaie de tordre la bouche comme lui le fait, mais non, rien à faire, il a quelques talents que je n’ai pas.
A ma droite, le castré fait une brève apparition. Son groin plonge dans la boue, remue le bout de chair. D’un coup de dent, il sectionne une extrémité, presque un amuse-bouche, pour le principe. L’os craque, et pour éviter qu’il ne reste coincé, le castré l’avale tout rond. Dans le sens de la longueur, c’est presque facile, mais chez moi, plus rien ne passe.
L’homme, lui, tourne le visage à gauche et à droite, comme s’il cherchait l’inspiration. J’envie ce cou si souple, si mobile. Tout, chez lui, bouge comme il veut. Moi, c’est la volonté qui me fait bouger, et là, justement, je n’en ai plus. Je me laisse tomber, mon ventre s’enfonce dans la terre molle. L’odeur du bras qu’a délaissé désormais mon congénère me chatouille les narines, me ferait presque vomir. Presque. On ne gâche pas.
Des chevaux approchent. J’entends. Je désespère. Les sept dernières fois que des chevaux sont arrivés, il y a eu trop de cette viande à manger. J’ai pris du poids. Et nous savons tous ce qui arrive à ceux qui prennent trop de poids trop vite. Il n’y a que la femelle qui est épargnée. Plus elle est grosse, mieux l’homme semble satisfait. Moi, je ne suis pas encore inquiet. Je regarde le castré, et j’espère que ma pitié ne se voit pas trop... nous avons encore du temps à partager cet espace, et je ne voudrais pas créer une mauvaise ambiance.
Tiens, voilà l’homme qui enjambe la clôture de bois. Distrait, je ne l’ai même pas vu chercher cette pelle qui lui sert d’habitude à rééquilibrer la boue qui nous réchauffe durant les nuits. C’est un drôle de moment... et c’est la preuve que malgré des mois à l’observer, depuis que mes pensées forment une certaine cohérence que j’appellerai l’âge adulte, je ne comprends toujours pas sa logique, son fonctionnement. Il creuse, à côté du bras restant, le repousse, le recouvre. Comme s’il tentait de nous entraîner dans un jeu. Comme si nous étions incapables de nous souvenir de l’endroit qu’il faut creuser pour retrouver la nourriture. Voyons ! Nous aussi, nous avons quelques talents !
Mais déjà, les chevaux approchent. Ils sont plus nombreux, cette fois. D’autres hommes, tous habillés de nos peaux, et avec leurs engins brillants et bruyants, que l’on entend parfois lorsque l’un d’entre nous disparaît. Avec les chevaux qui nous regardent de haut, ils sont six, et totalisent 18 pattes. Ce qui fait une moyenne de trois, je sais compter. Étrange association impaire.
Notre maître cesse de jouer avec sa pelle. Il la plante dans le sol, d’un air crâne, mais ce faisant, il racle contre le dos de la main où manque le doigt le plus long. Ce n’est pas du jeu : avec un tel indice, même le baudet de la grange aurait trouvé ! Les hommes se regardent d’un air entendu, et se saisissent de l’engin à leur ceinture.
« C’était la dernière fois que tu détrousses un voyageur. Cette fois, tu t’es attaqué à trop gros», dit l’homme du milieu, celui portant cette étoile bizarre et qui est affublé d’une barbe grotesque qui masque son cou si agile.
Je m’interroge : qui traite-t-il de gros ? Mais avant que j’aie eu le temps de réellement m'inquiéter, le bruit se fait intense. Une fumée âcre jette sur mon territoire une brume désagréable.
Le maître tombe, des trous sont apparus sur son torse. Son sang se mêle déjà à la boue. Sa main, serre encore un instant la pelle, puis s’affale à la suite du torse dans un bruit spongieux, délicieux. Ni le castré, ni la femelle, n’ont réagi. Et à vrai dire, moi non plus.
Je suis fatigué. Voilà encore de cette viande. Vraiment, on s’habitue à tout, mais trop, c’est trop. Je vais garder cet en cas pour plus tard.
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Contribution de Valérie
 

Récit d’un point de vue d’un animal : l’ours blanc

Je suis maman d’un petit garçon de 2 ans. Il est tout blanc et tout poilu, comme moi. Et comme moi, et avec moi, il cherche un endroit où vivre et où pêcher en paix. Mais ces lieux se raréfient.

Depuis le décès de son papa, ce n’est pas toujours facile pour nous. Effectivement nos territoires diminuent jour après jour à cause du réchauffement climatique et de la fonte des glaces. Pas plus tard qu’hier, nous avons fait la connaissance d’un autre petit ourson tout blanc, une petite fille. Elle errait, seule. Elle nous a expliqué que ses parents étaient aller pêcher un peu plus loin et n’étaient jamais revenus. Alors, avec l’accord de mon fils, j’ai décidé de l’adopter.

A trois, on sera plus forts. A trois, nous nous comporterons comme les libellules même si nous sommes des ours. Oui, les libellules regardent vers le haut, vers le bas, à droite, à gauche, en bas à gauche et à droite, en haut à gauche et à droite, et tout droit : soit 9 possibilités, mais elles ne regardent jamais derrière elles, et c’est comme cela qu’elles atteignent leur objectif. Et quand elles sont statiques, alors elles réfléchissent, toujours sans jamais se retourner.

Tel un groupe de 3 libellules soudées, nous avancions vers notre nouvelle maison, sans savoir où ce nouveau chemin nous mènerait. A présent, je n’avais plus de mari, mais j’avais une petite fille, exactement du même âge que mon nounous. Nous étions une famille isolée, mais une vraie famille. Nous souriions à notre nouvelle vie et laissions derrière nous notre ancienne vie glacée, devenue une étendue d’eau.

Au loin, nous apercevions déjà quelques habitations, avec des humains et du béton. Qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous manger ? Comment va-t-on être traité ? Nous avons autant peur des humains qu’ils ont peur de nous. Nous sommes blancs, imposants. Nous sommes devenus rares, mais vivants. 

Contribution de Joëlle

QUESTIONNEMENT D’UNE ESPÈCE EN VOIE DE DISPARITION

Le Massif Vosgien, c’est là qu’on m’a parachuté.

Mes amis, venus comme moi de Norvège, sont morts.

Ici dans les Vosges, ils étaient nombreux, début du siècle dernier. Hélas, les hommes les ont fait fuir. A l’époque, des skieurs hors-piste ou simplement des randonneurs, effrayaient mes ancêtres. L’effort en hiver pour déplacer leur corps lourd, alors qu’ils ne trouvaient rien à manger, les a tués. La construction de structures touristiques les obligeait à trouver d’autres lieux où passer l’hiver qui ne convenaient pas à leur habitat.

Maintenant les hommes nous réintroduisent et ce sont les félins, nos prédateurs naturels qui nous mangent à peine arrivés.

A quoi bon, la parade, alors qu’il n’y a plus de belles à séduire ?

Mon nom latin, c’est Tetra urogallus. Ma parade est spectaculaire mais elle n’est pas pour cet homme armé de son arsenal photographique.

Au printemps prochain, serai-je encore vivant pour déployer ma si belle queue colorée et chanter l’hymne cher à tous mes congénères « te-lep, te-lep, te-lep », agrémenté d’un « pok fok », comme une bouteille de champagne qu’on débouche suivi d’un d’un son incroyable de scie « djedzje » ? Et pour qui ?

Dans le Jura et dans les Pyrénées, je pourrai retrouver beaucoup de copains, et parader. Mais comment y aller ?

Ici, va-t-on décider de me laisser tout seul, livré à mon triste sort ?

L’air est sain, les conifères sont mes amis, mais seul de mon espèce, je suis triste, tellement malheureux que je n’ai plus aucune envie de vivre.

Le dernier Grand Tétras va-t-il mettre volontairement fin à sa vie qui n’a plus aucun attrait, se suicider ? 

Contribution de Christine

J’ai serpenté longtemps dans cette forêt. J’ai connu tant de saisons, tant de lunes. Senti tant de passages. Me suis fait mousse et sable. Petits cailloux. Me suis fait boue souvent, dans ce pays de pluie et de brouillard.

Les herbes ont poussé sur mes bords, ont dansé dans le vent, ont gelé sous les crocs de l’hiver. Des empreintes se sont moulées dans le tendre de ma terre.

J’ai aimé l’ombre des arbres, parfois centenaires et la fraicheur des jeunes pousses, celles qui avaient échappé à la gourmandise des chevreuils.

Les soirs de lune, toute une troupe à quatre pattes s’est promenée sur moi. Lièvres, blaireaux, fouines, sangliers.

La neige m’a fait un manteau de douceur.

Ô comme j’ai aimé la neige ! Ô comme elle m’a manqué ensuite, devenue si rare !

Il y a eu les pas de l’homme. Simple promeneur ou redoutable chasseur. Les cris des chiens et la terreur des habitants des lieux.

Il y a eu les pneus de la 2CV du grand-père, fier d’emmener ses petits-enfants dans ce coin de forêt qu’il connaissait par cœur.

Je les ai conduits vers les buissons de mûres, vers les bouquets d’anémones sylvestres et le muguet du joli mai, vers le bloc de sel posé là pour les cerfs, les biches, les chevreuils. Les petits devaient faire silence et l’animal parfois se montrait pour leur plus grande joie.

J’ai vu le grand-père se cacher derrière le vieux chêne et la peur de l’abandon monter dans les appels des enfants. Un simple jeu qui finissait toujours dans les rires.

Ceux-là, j’attendais leur venue. Je l’espérais. Ils apportaient leur joie de vivre. Leur gaieté.

Un jour ils ne sont plus venus.

Plus de 2CV, plus de bouches barbouillées de jus de mûres, plus de rires.

Le silence.

Les oiseaux m’ont consolé. Leurs chants m’ont réjoui jour après jour. J’ai tenté d’oublier le grand-père et les petits. Les saisons se sont succédées jusqu’au grand malheur.

Tout a commencé et fini dans un formidable grondement de moteur. J’ai été écrasé par les chenilles d’engins dont je ne connaissais par le nom. Ils ont tout écrabouillé. Sans pitié !

Puis ils ont pris les arbres, tous les arbres. Les oiseaux se sont enfuis et les insectes et tous les autres.

Je suis resté seul.

Pas longtemps ! quand le lieu fut vidé de toute vie il n’est resté que la boue, car le ciel s’était mis à pleurer.

De moi, il n’est plus rien resté.

J’ai disparu sous une couche d’asphalte.

Là où le grand-père emmenait les enfants a poussé une centrale nucléaire.

Christine Z 

Contribution d'Alexandra Morardet

La Sentinelle


Tous les matins, à l’aurore, lorsque la lumière devient orange et la brume coiffe les
montagnes, je piétine sur les cailloux humides, dans le lit de la rivière. Mon petit-déjeuner
frétille dans le courant. Immanquablement, je pense à mon ancêtre, qui n’avait pas réussi
à se contenter d’un petit goujon, cherchant plus gros, plus nourrissant jusqu’à ne pas se
nourrir. Être trop avide ne nous a jamais réussis,  nous nous contentons de peu.
Depuis que cette histoire a été véhiculée par Jean de La Fontaine, les gens ne nous voient
plus de la même manière. Elle nous aura fait beaucoup de tort. Cet observateur des
animaux nous avait bien observés. Pourtant, nous sommes invisibles, seulement des
sentinelles immobiles qui se fondent dans le décor. Nous avons ainsi appris à nous
camoufler en étant visibles. Belle prouesse ! Car lorsque nous déployons nos ailes, nous
ne voyons que nous dans le ciel.
Grâce à cette fable, nous avons appris à nous cacher encore plus, et à vous observer un
peu plus, vous les êtres humains. Mes pensées m’emmènent dans le passé et me font
digresser. Retour au présent, il n’y a plus de goujon aujourd’hui mais j’ai attrapé un petit
poisson gris, qui ressemble étonnamment à un poisson chat.
La journée peut commencer. Les êtres humains sont encore peu nombreux à cette heure
matinale. Je vais pouvoir rejoindre mon poste de garde, tranquillement, au bord de la D83,
près du bunker oublié, dans les champs encore humides et brumeux.


Les grues sont de retour après cet hiver blanc. Leur bavardage m’épuise. Elles caquètent
pour des broutilles. Elles ne parlent que du soleil, de la plage, de la mer. J’arrive à les tenir
à distance quand elles sont trop bruyantes, je déploie mes ailes d’un coup et elles
reculent.
Nous, les hérons, nous restons fidèles à nos contrées et nous les aimons. Nous en
sommes les gardiens silencieux. Je n’aime pas voyager de toute façon. Mon envol me
demande de l’espace, du silence. Je replie mon cou et c’est parti. J’aime survoler les
petits villages en éveil ; les lumières des cuisines s’allument et s’éteignent. Les phares
des voitures ouvrent la voie à travers les reliquats de brume.


Ah, j’aime bien cette petite maison à l’écart du village. Elle date d’un autre temps, celui
du silence, relaté par ma grand-mère, lorsque nous pouvions nous nourrir à foison dans
les rivières et ruisseaux. Dans le jardin de cette petite masure, il y a tout au fond, derrière
le grand saule, un étang autour duquel les roseaux poussent comme autrefois. Le soir,
quand je rentre de ma journée de garde, je les vois. Une famille. Les enfants jouent et
courent dans le jardin ; la mère taille les arbustes et les fleurs au fil des saisons ; le père
tond la pelouse où coupent du bois. Il y a quelques semaines, il a posé de belles pierres
sur le sol, plates et noires, je crois que c’est de l’ardoise. Elles cheminent de l’arrière de
la maison jusqu’aux premier roseaux.
Ce matin, je n’ai pas le temps de m’arrêter, je le ferai peut-être ce soir. Mon travail
m’attend. Ouf, les grues ne sont pas encore arrivées. Je vais pouvoir me positionner
derrière cette barrière métallique de la couleur de mon plumage. Quelques pas en arrière
et je vois tout. Je peux commencer.
Mon activité ne me pèse pas. Je la déguste, car j’égrène le temps comme un sablier
duquel s’écoulent lentement les graines de sable.
Nous sommes plusieurs à occuper ces postes de surveillance, à vous observer, à regarde
ce monde que vous avez modifié.
En tant que sentinelles officielles de mère nature, nous avons été choisis avec les
rapaces pour observer et rendre compte de la progression de la civilisation et de
l’industrialisation. Les rapaces sont plus impatients et plus vifs que nous, ils ne restent
pas aussi longtemps que nous à leur poste, préférant retrouver les grands arbres des
forêts.
Nous vous observons, vous, les humains. Vous nous voyez à peine au bord de la route,
trop occupés à aller de plus en plus vite dans vos voitures de plus en plus grosses,
puissantes et rapides. Au fil du temps, vos gestes se sont crispés sur les volants de vos
engins métalliques. Je n’entends pas mais je décrypte les jurons qui fusent parfois dans
les habitacles, je vois vos mines renfrognées, j’entends les coups de klaxon et parfois,
j’assiste à un triste accident ou à une sortie de route.


Mais surtout, je reste vigilant, je repère les gros engins, les camions et dois alerter les
autres quand des hommes ou des femmes arrivent, chaussés de bottes en caoutchouc
et coiffés de casques jaunes en plastique. Ces êtres humains nous détruisent, ils
assèchent les marais, les étangs et construisent des gros cubes en béton gris. Fabriquent
des routes. Nous devons alors prévenir pour anticiper le déménagement de toute une
population d’animaux. J’occupe ce poste depuis des années.
Ah mais déjà, la nuit tombe. Les grues ne sont pas venues. Peut-être demain. Tiens ! Je
vais m’arrêter à l’étang de cette petite maison avant de rentrer, peut-être y trouverais-je
un goujon ?
Encore un jour de gagné sur la bétonisation.

Contribution d'Alexandra Merent 

Il est tôt.

Voilà que la petite musique familière d’avant le branle-bas-de-combat précédant ma première fournée de bonnes croquettes se fait entendre, dans la maison, encore plongée dans la nuit.

Mes six paupières se sont déjà dépliées de mes deux yeux, mais je ne vais pas bouger d’un poil et rester bien en boule, tel un chienchilla, au chaud dans mon canapouf* à mémoire de forme.

Il me faut bien ça, je suis bien plus qu’un chien de 11 ans et demi, mi Border collie, mi Bouvier bernois, car je parle évidemment et saisis le langage de mes maîtres.

Je comprends tout.

J’écoute de toutes mes oreilles qui se dressent et penche ma tête, d’un côté ou de l’autre, pour être sûre du sens des mots.

Je suis attentive au moindre geste et observe avec attention chaque mouvement.

Je regarde et je scrute.

Je hume l’air aussi car j’ai du flair.

Je connais chacun des noms de mes jouets : l’éléphant, la pieuvre, le canard, la tortue, le serpent… le pot de yaourt (?), et prends et dépose dans la main, ce qu’on me demande.

Je sais quand je dois me cacher pour jouer à chercher des objets ou des friandises, j’ai le sens de l’humour car je saisis lorsqu’on me fait des blagues et je ris, je me fais comprendre aussi au milieu de la nuit, en haletant bruyamment, pour qu’on me fasse sortir, lorsque je suis patraque.

Donner l’une ou l’autre patte, m’asseoir, me coucher, rouler sur le dos, monter la garde, aboyer sur demande, constituent plus que des évidences pour moi.

J’ai des idées fixes modérées pour ce qui concerne les jeux de balles et de bâtons et un regard de Chat Potté.

On peut dire que j’ai du chien !

Mais j’ai aussi le pied marin : j’ai parcouru des étendues de plages du Nord et combattu contres crabes et marées, vogué en padel sur les eaux calmes du Rhin, bravé la houle sur des bateaux.

La tête sous l’eau ou dans la neige, en quête de petits êtres musqués, je croque la vie, les boules de neige et mes jouets, à belles dents.

Ça y est, il y a du mouvement dans la chambre.

L’obscurité d’entre chien et loup s’éclaire.

Mais, j’ai l’intuition que ce n’est pas comme d’habitude.

Je suis réglée comme une horloge suisse, paraît-il.

Je suis consciente, par exemple, que les mots « bonnes croquettes » me sont annoncés dans une temporalité constante, en début de soirée et de manière plus aléatoire le matin.

Pour pallier à tout retard sur l’horaire de nourrissage, je m’arrange pour être dans le champ de vision de mes maîtres et, œil pour œil, les fixe avec insistance, jusqu’à les hypnotiser pour qu’ils me donnent à manger.

J’utilise aussi cette méthode lorsque je veux jouer ou promener, quitte à manquer faire tomber elle ou lui, en me plaçant bien en vue, devant une porte, au milieu d’une pièce ou sur leurs pieds.

On me prête d’ailleurs ce don d’ensorcellement pour rassembler les moutons.

Et quand ça ne suffit pas, je n’hésite pas à aller au contact : tête sur les cuisses de ces grands échalas et coups de museaux.

L’un ou l’autre, s’exclame alors : « Oui, tu as raison. Il est 18h. C’est l’heure des bonnes croquettes ! ».

Ce sont les mêmes que je mange depuis toujours, mais il y a quelques mois, j’ai eu droit à des bonnes croquettes, toujours pareilles, mais seniors, car adaptées aux besoins de mon âge.

Pour l’instant, comme j’ai décidé d’attendre encore un peu, avant de sortir de mon canapouf, j’entends des mots au loin qui ne s’adressent pas à moi et que je ne comprends pas.

Voilà qu’il y a davantage de bruits et de plus en plus de clarté.

Des pas s’approchent.

Je remue la queue d’abord mollement, puis avec plus de vigueur pour répondre à l’exclamation de mon nom : « Jinko ! ».

Oui. C’est bien moi.

Mais je réponds aussi aux noms de « Pitipattes », « Patachou » ou « Roudoudou ».

« Jinko a fait un beau dodo ? »

« Jinko, comme elle est mignonne ! »

« Jinko, l’asticot ! »

« Jinko, veut manger ses bonnes croquettes ? »

Oui.

Je veux manger mes bonnes croquettes car j’ai une faim de loup, et après m’être étirée de tout mon long en baillant, je hurle comme tel!

Mais cette phrase habituelle a-t’elle réellement été prononcée ?

Ils me font tous les deux des caresses ; elle, un peu plus que d’habitude, car elle n’est pas vraiment du matin, mais m’emmène faire de longues promenades en fin d’après-midi.

On va dans le territoire toujours rempli d’effluves et de sons réconfortants : crépitements, bruissements, froissements de ceci ou de cela qu’on ouvre et qu’on déballe.

Rien qu’à ces évocations, j’ai les moustaches qui frétillent.

Personne, cependant, ne me verse mes bonnes croquettes, ni l’eau bien fraîche que j’avale généralement, en me régalant.

Lorsque j’ai de l’eau plein les babines et, pour évacuer le trop plein, je me secoue énergiquement, envoyant valser l’eau sur les meubles et le sol propres.

Quelle joie !

On peut me suivre à la trace.

Je me rapproche ensuite du coin le plus chaud de la pièce, bien calée, aux pieds de mes maîtres, parce que des morceaux et des bouts délicieux tombent parfois juste à portée de langue.

Mes maîtres ne restent pas très longtemps dans cet espace si agréable, aujourd’hui.

Et puis, il me semble qu’il est si tôt, j’ai faim et dois me contenter de ronger mon frein…

Je suis appelée avec ma belle laisse que je lèche goulûment pour exprimer ma satisfaction : on va promener !

Je fais un petit tour du quartier, de mon trot altier, avec ma maîtresse et puis, au retour, la grande caisse qui nous emmène ici et là, est dehors, avec ma rampe apposée à l’arrière pour que je puisse monter à ma place avec vue.

C’est partie, mon kiki !

Je m’assoupis un peu, bercée par les ronronnements de la caisse, au fil des paysages nuit et brouillard…

Et puis, on s’immobilise.

Nous voilà arrivés !

Ma rampe de voyage est à nouveau mise en place.

Je descends, telle une princesse, de mon piédestal.

Elle me met ma laisse et on pénètre dans un endroit rempli d’effluves plus ou moins attirantes…

On ne va pas se balader.

Ici, il y a des chiens, des chats, des bruits d’autres bêtes cachées quelque part…

Il y a aussi pleins d’êtres à l’image de mes maîtres, assis sur des chaises ou debout.

Du haut de leurs jambes, elle et lui me regarde, d’une mine que je pressens pleine d’inquiétude.

Ils me font des papouilles.

Cela m’interroge, alors, pour être rassurée, je me roule sur le dos.

« Je fais le poulet rôti. » comme ils disent.

Puis, après un temps d’attente, voilà qu’une créature du même acabit qu’eux, nous emmène dans un petit espace aux relents de désinfectants et d’antiseptiques.

Ils me scrutent tous de leurs yeux et je comprends que je dois me placer sur la table qui monte toute seule.

La personne que je ne connais pas s’approche de moi et me palpe un peu partout.

Mes maîtres m’encadrent et me donnent des caresses.

Je suis méfiante, mais reste aimable, sans montrer les crocs, l’observe en chien de faïence.

La table redescend avec moi dessus.

Ils parlent entre eux, mes maîtres me jettent des regards que je sens remplis d’une émotion qui me traverse, car je suis un petit être intuitif et sensible.

On sort de la pièce pour retourner à l’endroit de départ et l’étrangère vient vers moi avec une laisse qui n’est pas la mienne, pour l’accrocher à mon beau collier rouge au médaillon sur lequel sont indiqués les numéros de téléphones de mes maîtres, à composer en cas d’urgence.

J’ai un mouvement de recul car je ne comprends pas trop ce qui se passe et tourne des yeux de langoustines vers mes maîtres.

Elle et lui me disent que je vais être une « bonne fifille », que je suis une « grande fifille ».

J’entends : « Aurevoir, Jinko ! », « Tu vas être sage, fifille ! ».

Je vois le visage flou de ma maîtresse et je perçois la crispation du corps de mon maître.

La laisse me conduit plus en avant vers les cris des autres animaux que je ne distingue pas, mais dont la présence m’imprègne les naseaux.

Jinko sera opérée d’une mandibulectomie segmentaire centrale droite, du fait d’une tumeur agressive de la mâchoire.

*canapouf = nom masculin

contraction du mot canapé et du mot pouf, petite pièce de mobilier moelleuse destinée au repos bien mérité de Jinko

Contribution de Colette

LA VIE ANIMALE ET VEGETALE

Depuis longtemps, j’immergeais mes racines cagneuses dans le chemin le long de l’étang, ce long chemin suffisamment large pour laisser passer les troupeaux de vaches qui venaient parfois se frotter contre mon bois. Je n’étais pas seul, nous étions une nombreuse compagnie de cousins, et, nous autres saules, nous rapprochions nos grandes tiges pour nous saluer, se caresser les uns aux autres. Que c’était bon, alors de sentir nos petites feuilles argentées et murmurantes, chuinter au vent.

Évidemment, ce n’est pas toujours dimanche, et un jour de fin d’été, mes belles tiges dorées marbrées de vert jeunesse faisaient naître chez les paysans la brutale envie de couper. Alors, ils arrivaient, à deux, avec de solides serpettes, pour tailler tellement de mes belles branches que je me retrouvais blessé, dénudé, dépossédé. Ah, bien sûr, faisaient proprement le travail, comme disait le père au fils : « tiens bien la serpette droite, et donne un bon coup ». Ils entassaient ensuite les branches en botte, et en appuyant bien, serraient fort avec une dernière énergie le lien souple qui nous manquait déjà. Je sentais encore la sève fraîche et sucrée, perdue, emportée, me laissant amputé. Toute cette belle profusion de branches se retrouveraient dans les potagers, dans les champs, et, même en paniers si un vannier passait par le village ?

C’était maintenant une drôle de ligne ondoyante le long du chemin, troncs à têtes dépecées, à la vérité révélée du bois creux aux fentes ourlées. La visite des insectes

me tiendra compagnie, dans les anfractuosités de mon bois tendre, tendre à la vie et point servile, juste ancré au bord de l’étang.

 

 

 

 

 

 

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