Textes écrits pendant la 3ème séance à la manière de Joy Sorman

 Proposition de Sébastien:

Mickael est sorti de sa chambre aujourd’hui, après plusieurs jours de repli. Une bouteille d’eau à la main, il va et vient dans les couloirs, son pantalon laissant apparaître une demi-fesse. Sa voix semble l’habiller davantage, elle ne cesse de le porter, qu’il soit seul ou qu’il croise un autre, que son odeur d’urine n’a pas détourné. Il plonge fixement ses yeux dans ceux d’un quelconque passant et répète à qui veut l’entendre des phrases sans ponctuation, sans fin, sans limite autre que celle probable d’une tentative de border un peu son angoisse.

J’ai attendu une seconde une heure une journée une semaine un mois une année un siècle un millénaire une ère. Combien de temps enfermé combien de temps ça va durer ? Il avait fermé sa gueule ou alors il avait fait semblant ce louche ce menteur ce poker tricheur. Les murs blancs les médicaments si ça en était m’avait aidé ou alors empoisonné ce goût sucré je me suis pas méfié. Mais j’ai entendu sa voix il était là il m’avait retrouvé à travers les murs par la serrure la couverture tout devient transparent. Quand il revient le psychiatre me dit de parler alors je me suis levé et je parle je raconte mon histoire mon enfance c’est ce qu’il veut alors je le fais parce qu’il sait. Maman m’a voulu m’a aimé m’a élevé à Saint-Aimé. On a déménagé changé de maison. J’ai dormi avec elle. Mon père ? J’en sais rien. Je ne l’ai jamais vu. Mais je l’entends. C’est lui qui revient qui se cache disparaît et peut voir à travers chaque mur. Plus je parle plus j’entends sa voix. Plus je vois des yeux plus j’entends sa voix. Il parle de plus en plus fort dans la tête crie. Il finit pas ses phrases qu’est-ce qui me veut « C’est maman qui te… », « Regarde tu as encore raté », « L’infirmier, t’es sûr qu’il… ? ». Y a qu’un truc qui le fait taire, c’est quand je pisse : pisser lui fait fermer sa gueule mais pas longtemps quelques secondes de silence dans la putain de tête. Alors je bois je bois je bois. Le psychiatre dit que je suis potomane. Il a pas compris que j’étais pot-aimé ! 

Proposition de Solange

C’est la réunion de l’équipe de soignants, qui regroupe les médecins, les infirmiers, l’assistante sociale, … Ils discutent de chaque malade hospitalisé dans l’établissement où ils travaillent, en ouvrant les dossiers un à un. Pour chaque cas, sont examinés la prise en charge, le traitement. Sont-ils adaptés ? Quelle est l’évolution ?

Eux boivent le café en mangeant des petits gâteaux, en parlant des malades, en leur absence.

L’assistante sociale s’interroge sur son rôle, et même sur son utilité. Après plusieurs postes plus classiques, elle a voulu travailler en hôpital psychiatrique, mais là, elle réalise que ce n’est pas ce travail qu’elle imaginait. Et elle se demande comment faire évoluer son poste.

En fait, je n’ai pas le choix, je travaille dans une équipe, sous l’autorité d’un médecin, et ce n’est pas moi qui décide de la méthode.

Je n’en peux plus de ces réunions, j’aimerais être plus souvent au contact des malades. Je voulais sortir de la routine du centre social où je réglais les problèmes liés aux difficultés financières et à l’endettement. J’avais idéalisé ce poste en croyant que j’allais améliorer le sort de malades mentaux. Mais je n’ai aucun pouvoir, toujours des soignants autour de moi, et moi, je ne suis pas reconnue comme soignante.

Que faire d’autre ? J’ai 24 ans. Une assistante sociale travaille classiquement en centre social. J’y suis restée quelques années, et j’ai voulu en sortir pour occuper un poste qui corresponde mieux à mon idéal. J’ai rêvé d’un poste en prison, mais je n’en ai pas trouvé, alors je me suis retrouvée dans cet hôpital, toujours en réunion, à boire le café en mangeant des petits gâteaux.

Mais ici, je ne suis pas bien, je suis frustrée. Je ne peux pas changer les choses de l’intérieur, alors je veux en sortir. Mais pour aller où ?

L’assistante sociale est connue de ses collègues comme étant une idéaliste, mal dans sa peau, et incapable d’aller au bout de ses rêves. Et on s’interroge sur son avenir, dans l’établissement ou ailleurs. 

Proposition de Francine

Recroquevillée dans ce lit bien trop grand pour elle, entre deux paravents, l’un plus bancal que l’autre, entre gémissements et cris perceptibles alentours, elle dort. La bouche ouverte, épuisée par une nuit de lutte. Toutes ont été soigneusement griffées, hargneusement mordues et insultées. Les paravents et la surdose de tranquillisants mais aussi les sangles rassurent les soignantes qui contournent pourtant avec crainte ce qui n’est plus une menace et dont elles sont venues à bout. Sans dentier, sans alliance, sans lunettes, sans culotte, elle n’est plus qu’un paquet de chairs translucides, un paquet osseux et blême. La chemise à large fente dorsale est dépliée sur la tête et le dos de lit comme une voile abattue dont même le fort courant d’air de ce couloir ne veut pas. Je vais partir d’ici, je n’aime pas l’école et dès que cette institutrice aura le dos tourné, je me laisse glisser sous la table et je sens bien que la porte arrière de la classe est ouverte, il y a de l’air frais qui passe… c’est le printemps, les prés m’attendent… je suis fine et leste, elle n’aura pas le temps de me rattraper si les filles ne me dénoncent pas, sales filles ! c’est toujours mon grand père qui m’amène de force, il ne veut pas que mon père me batte… cette Mlle Berthe n’a jamais vu mes bleus, elle s’en moque ! elle me dit toujours que je ne serais rien dans la vie… mais ….mais j’ai quand même une famille ! deux enfants, quatre petits enfants, de beaux petits enfants… n’importe quoi ! ça y est je file…. je suis sortie….la liberté… dans quelques minutes je retrouve mon amoureux sur le pré au bord du ruisseau, et puis nous irons au cinéma avec la Simca 1000. Demain je ferais des gâteaux pour l’anniversaire de ma petite fille, je sens le goût du chocolat dans ma bouche… Où je suis ? qui sont ses gens ? qu’est ce que c’est ces odeurs de pisse ? Maman !! cherche moi ! 

Proposition d'Alexandra Merent

Elle est en train de courir dans l’allée entourée d’arbres remarquables.

Sapin du Colorado.

Cèdre de l’Atlas.

Hêtre pourpre.

Peuplier blanc de Hollande.

Tulipier de Virginie.

Centenaires pour certains.

Elle sautille.

Elle s’égare au milieu d’arbustes et de fleurs aux senteurs printanières.

Je hume des odeurs subtiles sucrées apaisantes. Sa robe blanche à volants lui donne l’apparence d’un papillon immaculé, fragile et éphémère.

Passera-t-elle le jour ?

Elle est arrivée il y a quelques nuits, chrysalide lacérée comme après une danse dans les ronces, couvertes de déchirures écarlates et suintantes, dans un cri.

J’entends encore cette voix sans autre son que celui de la douleur qui ronge et se propage insidieusement à l’intérieur de soi.

Comme pour les autres, nous avons calmé, lavé, couché ce petit être sauvage.

Elle semble docile, depuis.

Et pourtant.

Aujourd’hui, comme si de rien n’était, elle se promène au pas de course, sautillant autour de l’hôtel à insectes.

Son visage griffé, dénué d’expression particulière, est comme figé en masque de cire dont les yeux seraient les restes de cendres d’un bûcher.

Ses poings se serrent, pouces en dehors, faisant saillir les veines de ses bras, et semblent contenir ses rancœurs, ses secrets, les cailloux du Petit Poucet, de la poudre magique…

Que sais-je…

Je la regarde dans ma blouse blanche d’invisibilité. Je l’observe pour peut-être arriver à savoir.

Voilà qu’elle tourne la tête vers moi et j’imagine que ses yeux s’attardent dans ma direction, me fixent.

Regard noir. Lèvres d’un seul trait.

C’est beau ici.

Tous ces arbres, ces fleurs… rouges.

Ces bâtisses de tortures imposantes d’un autre siècle.

Je suis bien là.

Au calme.

Loin des bruits des autres et de cette tempête dans ma tête.

A part elle sur le banc qui me fait face et dont je sens qu’elle me juge.

De quel droit ?!

J’ai la rage qui me remonte dans la bouche comme la salive devant un plat de viande rouge.

J’aime la viande.

Je suis un papillon de nuit.

Bête à diable !

Bête à bon dieu !

J’aime le sang qui coule dans l’assiette, se déverse sur la carrelage clair de la salle-de-bain.

J’ai bien envie de lui sauter au visage, de lui enfoncer mes canines dans la gorge.

Lui faire passer un sale quart d’heure.

Ca va gicler, tu vas voir !

Un bain de sang relaxant avec bulles de savon et mousse colorée, roses.

Grand Guignol sang sassssssssssssssssss !

A vos mouchoirs, braves gens, pour éponger tout ça !

Je souris et lui montre les dents.

Un filet de bave rance s’échappe de mes lèvres.

Elle grimace.

Elle m’a repérée malgré la distance raisonnable qui nous sépare, et je ressens les frissons gênés du voyeur qui se fait surprendre.

Je détourne la tête et tends la main vers le Jasmin des Poètes dans lequel je plonge mon visage afin de me fondre dans l’écrin de nature des lieux.

Repérée comme une bête sauvage lors d’une battue, la cloche de la chapelle sonne midi comme l’hallali et je frissonne.

Bruissements d’ailes au-dessus de moi. Une plume noire et blanche dodeline dans les airs avant de venir s’étendre sur le gazon vert tendre.

Un bourdon vrombit à mes oreilles.

Papillon de nuit, peut-être.

J’aurais pu, il me semble, presque toucher ses ailes poudreuses. J’imagine le scintillant sur mes doigts.

Je me lève en essayant de n’avoir l’air de rien du tout, et repars sans me retourner vers la porte du bâtiment 9.

Ça y est, elle a compris.

Le silence est revenu. Je respire.

Je ne souhaite rien.

Peut-être juste brûler l’hôtel à insectes.

Je ne veux pas qu’on me remette dans ma cage.

J’aspire à voleter librement et à plonger ma trompe dans les plus fins nectars.

Plus tard, je retournerai à l’état de larve emmitouflée dans mon cocon soyeux bien à l’abri de tout.

De vous. De moi.

Proposition de Jacqueline 

Lorsque Nathalie a franchi le pas de l’hôpital psychiatrique, elle était déjà très amaigrie. Elle ne s’alimentait plus depuis plusieurs semaines. Elle pesait, actuellement, 48 kilos pour 1m68. Au fil des jours, ses joues continuaient à se creuser. On devinait, maintenant, son squelette. Heureusement, ses vêtements l’enrobaient un peu. Elle aurait aimé occuper une chambre seule mais en raison de sa situation matérielle, elle a été contrainte de la partager avec une autre patiente. Nathalie souffrait d’une dépression chronique et d’une dépendance à l’alcool. Les psychotropes n’avaient plus d’effet sur elle en raison d’une accoutumance.

Je m’appelle Nathalie. Sur un coup de tête, j’ai démissionné de mon travail et les choses se sont enchaînées : perte de logement, endettement, isolement social. Une véritable descente aux enfers. Je supporte, de moins en moins, la présence des autres. J’aime ma solitude. Actuellement, je ne dors plus et c’est un vrai cauchemar.

La nuit, pour occuper le temps, je regarde la télévision sans le son pour ne pas déranger ma voisine de chambre. Le sevrage des anti-dépresseurs est difficile. J’éprouve un profond dégoût pour la nourriture. Je ne ressens plus aucun plaisir. Les odeurs deviennent même envahissantes et me hantent. 

Proposition de Ghislaine

     Je suis perdue, je me perds en moi-même. Trop de choses affluent en moi, comment m’en délivrer ?
- Elle chavire totalement, on va la perdre.
Oui je pars, ici c’est trop dur, glacé, les nuages m’embrouillent, m’envahissent, font venir mes
pleurs, l’océan est là qui va m’emporter. J’ai mal.
- Où est-elle allée, si loin, tellement loin ? Dans une rue sans fin et sans repère et sans mère
Et tout m’oppresse, j’angoisse, je craque, chaque son hurle en moi tel un orage infini ; chaque
rencontre me brise et m’écartèle ; j’ai mal, je souffre,, qui peut comprendre ?
Je vais m’envoler vers ailleurs, vers personne, dans le vide, pour enfin ne plus rien ressentir, me
mettre en apnée permanente, en apesanteur.
-Sandrine est là depuis quelques jours ? Amenée par ses parents éberlués, sidérés et choqués,
par le dérapage de leur fille dans un monde qui leur est inconnu, dans le monde de l’ailleurs et de
l’invisible, de l’incompréhensible.
Elle a consommé différents substances hallucinogènes qui ont fait ressortir sa fragilité et l’ont fait
basculer hors de la réalité concrète et difficile de l’ici et maintenant

 

 

 

 

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