Textes le point de vue d'un lieu ou d'un objet ( d'après Michèle Audin)

 Mario

Mélancolique, en longeant les berges, j'apercevais les méandres du ruisseau, presque asséché par la chaleur de l'été. De quelles histoires avait-il été témoin qui abjureraient les miennes ?

Il exhalerait sans doute, en soupirant, ses dernières gouttes, songeant à ces souvenirs qui lui feraient oublier sa soif. Songeant à ces amoureux et leurs promenades routinières ; et ce moment suspect où ils ne vinrent plus. La caresse du cygne majestueux glissant sur sa peau le ramènera aux temps jadis des promenades printanières, où le bruit de la mobylette qui lui hérissait la surface en une onde éphémère était encore rare. Peut-être convoquera-t-il son passé, en amont : sa jeunesse tumultueuse que des enfants facétieux tentaient d'endiguer en posant en son travers de lourdes pierres au goût si terreux, qu'il était si simple de contourner et d'avaler.

Sans doute aimera-t-il se rappeler sa carapace de glace qui le protégeait du soleil. Soleil qui désormais mord et évapore sa surface. Les trésors qu'il gardait alors en lui ! Limon, brochets, têtards, moustiques noyés, branches offertes par un coup de vent. Mais aussi canettes, bouteilles, sacs plastiques qui, à présent, dans sa faiblesse, le défiguraient et le blessaient dans sa dignité.

Avec un remous, un sursaut, auquel le bond d'une grenouille moribonde n'était pas étranger, il se révolta un instant contre son destin inachevé, son avenir de rivière, de fleuve, de mer, de nuage, qui lui semblait maintenant compromis, tandis que se penchant au-dessus de sa surface brunâtre, un de ces passants triste et abattu lui fit don, par pitié peut-être, de quelques larmes insignifiantes.

Il me verra s'éloigner alors, laissant chacun à sa solitude blessée, rêvant de pluie, de jeunesse passée et d'avenir.

 Valérie

Qui suis-je ?Je m’appelle Don Coucou Bazar.

Je suis une sculpture réalisée en tôle et peinture polyuréthane par Jean Dubuffet au siècle dernier.

Pour ceux qui sont adeptes du Musée Unterlinden de Colmar, vous avez dû certainement me croiser au niveau des collections d’Arts Modernes, après avoir emprunté le passage sous-terrain, puis être remonté au 2ème étage du côté de l’ancienne piscine.

Effectivement, vous ne pouvez pas me manquer. Je ne porte que 4 couleurs : ces 4 couleurs que l’on retrouve fréquemment dans les toiles de mon maître et qui le caractérise si bien : le Bleu, le Blanc, le Rouge et le Noir. Parfois chacune de ces 4 couleurs remplit un espace bien délimité, parfois elle n’en dessine que le contours, et parfois même elle est hachurée. Mais elles existent toujours. Et quand ces 4 couleurs, juxtaposées et étroitement rapprochées sur plusieurs morceaux de tôles, sont architecturalement bien assemblées, sont ingénieusement intercalées, et sont harmonieusement érigées, elles forment un personnage : MOI, le Don Coucou Bazar.

Je vis au milieu d’une pièce bien éclairée, entourée d’autres toiles de mon créateur, qui ont chacune leur intérêt artistique, dois-je dire ; mais on ne regarder que moi. Et oui, je suis une star ! Et quelle star !

A longueur de journée, j’entends de la part des parents, des enfants et des novices en art notamment : « Mais, qu’est ce que c’est que ce truc ! C’est un travail d’enfant, cela ne ressemble à rien ! Qu’est-ce que cela fait dans un musée ? Mais j’entends aussi des admirateurs de Dubuffet : « Ouah !Il est là, il est magnifique, cela fait longtemps que je voulais le voir. Il est bien mis en valeur ! Il est superbe ! On a envie de faire le même avec 4 autres couleurs, ou de l’assembler différemment. C’est une création à la fois calculée et enfantine. Bref, c’est du vrai Art Brut. » 

Joëlle

Un socle de vie

Des tasses, des assiettes, des fourchettes, cuillères, couteaux qui s’entrechoquent. Des paroles à voix basse, d’âpres discussions, des coups de poignets qui me font parfois mal.

Je suis là, de bois, dans cette salle qui de paisible peut devenir bruyante.

Certains lèvent leur verre à la santé de tous, le boivent d’un seul trait, cul sec, et le reposent bruyamment sur mon corps. D’autres hument, prennent une goutte, testent, apprécient ou détestent, commentent. Parfois un geste maladroit, et c’est le désastre, la flaque, une rigole qui lézarde et goutte sur les vêtements et le sol…

Je peux être glissante le matin, après que des convives aient laissé les marques de leur petit-déjeuner : un miel bien collant, une confiture bien sucrée, des traces de beurre… Un chat fera un bref passage.

Des enfants ou étudiants, bien studieux, poseront leurs livres et leurs cahiers sur moi. Tant de culture et de savoirs qui vont m’enrichir ! Même des ordinateurs trouvent leur place et des chiffres s’étalent sur les écrans me donnant le tournis.

Déjeuners, dîners, du partage …

Même si je suis un long rectangle, je sers aussi de table-ronde.


 Sébastien

Autour de cette table familiale, les convives tantôt ont ri enjoués, tantôt sidérés ont laissé quelques larmes échapper, à la part d’une vérité émergée.

Ses pieds ont d’abord vibré amusés, au rythme tonitruant de l’entrée de Vincent : attendu par sa femme, légèreté d’un amour naissant, il marchait d’un pas, humour lourds, dissimulant mal certains secrets.

Autour d’elle, Babou s’agitait déposant sur son dos les mets délicatement préparés : l’odeur appréciée de l’ailleurs, mais le goût d’un autre poids, celui des sacrifices trop longtemps consentis.

Tournoyait autour d’elle, Pierre mari de Babou, rival de Vincent.

Elle ignorait encore, Claude par faux-semblant effacé.

La table familiale entendit impuissante ces pas, ces mots, ces rires… l’amour mélangé à l’indicible des regrets et désirs inavoués, mais depuis cette soirée attablée… quelque peu dévoilé.

 

Alexandra

Je chauffe.

Je brûle.

Un peu.

Elle m’a vite saisie, par réflexe, en disant « Merci. ».

Et puis, elle a pris connaissance de mon message inscrit, l’air de rien, sur mon meilleur profil : « bonjour connasse ».

Je l’ai vu sourire.

Deux autres de mes sœurs étaient là également, positionnées de sorte qu’elle ne pouvait apercevoir que la robe blanche uniforme commune à nous trois.

Je voyais son air scrutateur, attentif et déçu, je savais qu’elle se demandait : « Et les autres inscriptions, quelles sont-elles ? ».

Pour ma part, n’étant remplie que de moitié, je me demandais si je n’étais qu’à moitié vide ?

Finalement, après un temps, dépitée, elle m’attrapa par la hanse pour me porter à ses lèvres.

Le fumet caractéristique de mon breuvage, réconfortant, finirait par lui faire oublier cette menue frustration.

Et « Glou », une gorgée de café.

Je reconnaissais la suavité de son labello et la caresse de sa crème pour les mains, plutôt agréable, car certains ont l’ensemble râpeux.

Encore deux, trois contacts rapprochés et s’en serait fini de ce nouvel échange furtif, de cette rencontre que j’espère mémorable.

Elle me laisserait là, posée sur la table, me jetant, de temps à autre, un regard sans surprise. 

Ghislaine

UN LIEU

Quel bazar… encore une fuite d’eau, cela me glace...et les propriétaires sont partis en vacances… j’attends leur retour avec impatience, mais aussi avec quelques craintes…

que vont-ils inventer cette fois ci ? Un barbecue monstre dans le jardin ? L’installation d’un poulailler ? Des travaux de peinture ou alors… une grande fête familiale ?

Ah, si je pouvais parler, si mes murs , couverts de chèvrefeuille, pouvaient raconter tout ce que j’ai vu et entendu !

Mais ma mémoire efface tout au fur et à mesure, et seuls les oiseaux, témoins discrets, pourraient témoigner pour moi. Je suis le réceptacle du vivant, des joies, des cris, des parfums du jardin comme du fumet de la cuisine.

Mais je vis, je suis une vieille pierre, je suis une sorte d’abri sûr et bienveillant. 

Solange

Le changement de propriétaire a bouleversé sa vie. Un couple de personnes âgées, ancré dans ses habitudes, vivait là, jusqu’au décès de l’homme. Il connaissait tout de leur vie, tout de leur routine, leurs manies, … La porte restait fermée à double tour, et peu de personnes entraient. Le matin, les aidants pour la toilette, les soins, les médicaments, le soir à peu près le même rituel, à midi de temps en temps une livraison de repas, mais pas beaucoup d’autres visites, à part quelquefois un approvisionnement. Et les nuits étaient longues et silencieuses.

Même la radio et la télévision se faisaient de moins en moins entendre. Et puis un jour, une ambulance est venue chercher le monsieur, il n’est pas revenu, et la dame n’a pas tardé à partir aussi.

Mais elle est revenue régulièrement, amenée par des jeunes qui repartaient les bras chargés de valises et de cartons. Et petit à petit, ces visites se sont espacées, et le vide a fini par s’installer.

Jusqu’au jour où un camion s’est arrêté, une multitude de cartons et d’objets en sont sortis, et il s’est senti envahi par des étrangers.

La vie a repris, plus imprévue, plus bruyante, avec des cris d’enfants, des entrées et sorties fréquentes. Et des odeurs sont entrées. Une autre vie qui, somme toute, était plus agréable. 

Francine 

Rendez vous galant, sujet de croquis, nul doute qu’il a vécu des moments de tendresse, de tensions, de solitudes, d’acharnement peut être …Posé, déplacé, volé, retrouvé, scellé, crotté, craquelé, gratté, marqué, meurtri, repeint, qu’elle vie ! ni la pluie , ni la neige, ni les frottements des corps ne l’ont touché. Il est maintenant tout en haut d’un amoncellement baroque. Il règne. Il est de fer rouillé et de bois vermoulu, la ville n’en voulait plus, trop d’entretien, vieillot, dépassé, has been.

Qui peut passer là maintenant, dans cette friche apocalyptique vouée aux démolitions? un artiste, un brocanteur, un amoureux ? l’adopter ? le sauver ? s’en inspirer ? lui donner vie, re-donner vie ? Lui faire re-faire un cycle de vie… Le broyeur avance.

 

 

 

 

 

 

Proposition de Mary Je suis devant la porte en attente. Je suis bourré jusqu’à presque éclater. Dieu sait que j’ai vécu des choses … Je suis tout cabossé, mon beau cuir d’autrefois élimé, ma belle couleur bordeaux presque invisible et muée en un brun peu flatteur ; je m’attendais à pouvoir profiter d’un repos mérité à mon âge. Laissez –moi vous raconter l’histoire de ma vie. Je suis le fruit d’un travail exécuté avec soin et amour par un artisan maroquinier polonais. Vous ne me croirez peut-être pas vu mon état actuel mais je suis fait d’un magnifique cuir de vachette souple. J’étais très fier de me trouver dans la vitrine de mon créateur dans une ambiance d’odeur de cuir neuf pour me faire admirer et convoiter par des flâneurs sur l’un des plus grands boulevards commerciaux de Varsovie. Avec grand regret j’ai dû quitter mon cocoon familier quand une belle dame élégante m’a acquis. Me voilà parti pour de nouvelles aventures. Mon nouveau domicile était une belle demeure de style Art Nouveau et là-dedans j’étais choyé et respecté comme un objet de grande valeur. Je participais pleinement à la vie de ma nouvelle famille. Elle m’emmenait partout : dans d’autres grandes villes, en séjour balnéaire, à l’étranger. J’ai eu l’occasion de voyager en train, en automobile et même sur un grand paquebot. J’avoue que j’y menais grand train de vie. Mon lieu de repos habituel était au chaud, au fond d’une armoire, bichonné par des manteaux de fourrure et des belles bottes fourrées. Mais un matin, j’ai été réveillé de bonne heure par un branle-bas de combat. J’ai senti qu’il y avait de l’agitation dans toute la maison avec un va et vient incessant, et des cris de stress des parents, mélangés aux pleurs des enfants qui visiblement ne comprenaient rien. Et le pire, ce qui ne m’était jamais arrivé, on fourrait mon joli intérieur pêle-mêle de vêtements, de chaussures et d’ objets hétéroclites. Je me suis senti offusqué d’être traité de la sorte. Le mot d’ordre était « Dépêchons-nous, sinon nous allons rater le train pour la France. Il ne faut pas qu’on nous attrape car nous risquons d’être arrêtés. » Me voilà parti pour un long voyage pénible en train. C’était insupportable. La presse de la foule, les odeurs de sueur provenant des corps mal lavés, les visages hagards, les pleurs et les cris sont gravés dans ma mémoire. J’ai subi l’affront d’être bousculé, égratigné. J’ai même essuyé des coups de bottes qui me poussaient de côte. Enfin nous avons terminé notre périple dans un appartement minuscule à Paris où, une fois évidé de mon contenu, je fus déposé sans cérémonie, quelle ignominie ! dans un placard miteux où j’ai séjourné jusqu’ aujourd’hui. Quel sera mon avenir ? Je pressens le pire. J’ai l’impression d’un déjà vu. Il y a beaucoup d’agitation autour de moi. Je surprends des bribes de conversation. Il est question d’un camp quelque part en France. Je verrai bien. Le plus important c’est que je puisse servir mes maîtres même si j’ai perdu une bonne partie de ma beauté

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